Cassez vos lunettes

La technologie, j’aime. Les nouveautés, j’aime. Mais certaines sont plus flippantes que d’autres. Concernant la ou le Google Glass, la fascination est grande, la crainte plus grande encore.

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Dans la branche droite de cette paire de lunettes se loge une caméra vidéo, un micro et un petit projecteur vidéo destiné au porteur ou à la porteuse de ces lunettes. Si vous voulez savoir ce qu’on ressent en les portant et ce que c’est capable de faire, il suffit de cliquer sur un de ces liens.

Ce qui me frappe, c’est le caractère résolument intrusif de ces lunettes. Si leur usage se généralise, ce qui reste encore de la vie privée va probablement disparaître et tout le monde sera invité à sourire de manière un peu crispée, puisqu’à tout moment on pourra être filmé, photographié et enregistré.  En regard (si j’ose dire), les caméras de surveillance des espaces publics ne seront plus qu’une aimable plaisanterie.

Plus grave encore, tout ce qui passera par les Google Glasses sera enregistré dans les serveurs de Google. Pas grave, diront certains : nous dépendons déjà tellement de l’informatique dans le nuage que ce supplément n’est que la continuation de ce que nous connaissons, et on ne voit plus tellement comment faire autrement. Notre courrier y est stocké, nos photos également, à quoi il faut ajouter des documents partagés et nos sauvegardes sur DropBox ou iCloud. C’est facile, agréable, ça se fait sans peine et ça synchronise nos calendriers, courriels et autres agendas entre les appareils dont nous nous servons.

Bientôt, Google pourra donc non seulement connaître notre courrier, les pages web que nous visitons, notre emploi du temps, nos documents dans le nuage, nos déplacements et tout ce que d’autres ont dit ou écrit de nous, mais aussi voir comme par nos yeux, écouter comme par nos oreilles ce que nous faisons, les gens que nous rencontrons, le milieu dans lequel nous vivons, les propos que nous échangeons. Et stocker tout cela pendant des années sur ses serveurs.

D0n’t be evil, ne soyez pas malveillants, recommande la devise de Google. Google est cool, Google ne veut pas faire de mal, Google veut rendre le monde meilleur. On ne demande qu’à le croire. Mais Google peut changer de devise, Google peut décider subitement d’utiliser autrement l’omniscience dont il dispose (comme il a décidé de supprimer le service Google Reader). Et si un jour devait surgir un gouvernement totalitaire, nul doute qu’il ne contraindrait Google à fournir ses données pour déterminer qui est bon et qui est mauvais citoyen. Cool, non ?

Surréalisme

L’attentat de Boston nous choque, et pourtant il y a des dizaines d’attentats chaque année dans le monde plus meurtriers que celui-là. Qu’a-t-il de particulier ?

On imagine sans peine les marathoniens épuisés qui terminent leurs 42 kilomètres, attendus par leurs amis et leur famille venus les féliciter et se réjouir avec eux. Soudain, deux bombes explosent. Trois morts, du sang partout, des cris, des larmes, des dizaines de personnes grièvement blessées, dont plusieurs devront subir une amputation. Des bombes sales, faites pour tuer ou causer des blessures très graves, pour semer la désolation, placées là où la foule est la plus dense, là où elles peuvent causer le maximum de ravages.

Après l’attentat (image Keystone)

La plupart du temps, les attentats ont un côté par lequel on croit pouvoir les saisir : ils servent à défendre une cause, à démoraliser une population, à assouvir une vengeance, à affaiblir un pouvoir. Ils sacrifient des êtres humains qui n’ont absolument aucune part à leur combat pour donner de l’impact à leurs revendications et faire pression par la crainte qu’ils comptent bien inspirer. Au risque du ridicule (qui ne tue pas, au contraire des attentats), il faut rappeler que c’est parfaitement immoral. Pour Kant, instrumentaliser un autre être humain ou, selon des termes plus proches des siens, ne pas respecter l’humanité chez les autres et chez soi-même, utiliser des hommes et des femmes simplement comme des moyens en vue d’obtenir quelque chose, c’est exactement l’immoralité. Elle est dans les attentats, mais aussi dans les prises d’otages, et même dans les grèves de la faim, où le gréviste instrumentalise sa propre humanité pour faire pression sur les autorités, qui ne cèdent d’ailleurs pas toujours.

Pour en revenir à l’attentat de Boston, on ne sait pas encore qui l’a commis, ni pourquoi. Il n’a pas été revendiqué, comme si on voulait donner l’impression d’une fatalité, d’un événement sans auteur, sans motif, sans justification. Cette incertitude ajoute un caractère d’inquiétante étrangeté à l’horreur qu’on éprouve. On ne comprend qu’une chose : voilà le mal à l’état pur, dans toute sa hideur. Nous n’avons même pas matière à porter une condamnation morale et c’est ce qui le rend un peu surréaliste, dans le mauvais sens du terme. Je pense à la fameuse phrase qu’André Breton n’a pas craint de publier en 1930 :

L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.

Eh bien, nous vivons une époque tout simplement surréaliste.

Les robots ont-ils des droits ?

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100% humains ?

Vers la fin du deuxième épisode de la série TV Real Humans (sur Arte en ce moment, avec site de vente en ligne !), des hubots (robots humains) fugitifs entrent dans une église. Ces hubots appartiennent à une série plus perfectionnée que le hubot d’entrée de gamme, qui fait les courses et le ménage ou a remplacé les manutentionnaires dans les usines. Plus perfectionnée encore que celle des hubots capables d’entrer en relation plus suivie avec les humains, au point de constituer des partenaires amoureux ou sexuels plus fiables et performants que l’humain moyen. Ils sont en effet capables de réfléchir sur leur situation, de faire des choix autonomes. Il est difficile de les distinguer de l’humain standard, sauf qu’ils sont en général nettement plus beaux et paraissent plus équilibrés et avisés dans leurs comportements.

Ils entrent dans cette église pour recharger leurs batteries. Ça n’est pas sans ironie envers les gens qui fréquentent ces lieux. En entrant, ils découvrent un grand crucifix. Ils réagissent par l’indifférence ou le dégoût, sauf un chez qui la vue du Christ crucifié éveille un début de sentiment religieux.

Clones

Cet épisode m’a rappelé un roman de Jean-Michel Truong, Reproduction interdite (1988), lu il y a des années. Il n’y est pas question de robots, mais de clones, doubles physiologiques jeunes de personnages célèbres, hommes et femmes politiques, capitaines d’industrie, comédiens et comédiennes, et de toutes les personnes assez riches pour payer la production et l’entretien de ces clones d’eux-mêmes. Ils sont parqués dans des centres où l’on évite soigneusement de leur enseigner quoi que ce soit, pour éviter d’en faire des êtres de cultures, donc des êtres humains. En effet, il ne serait plus possible de les utiliser comme des organismes sur lesquels on peut, sans conflit moral, prélever des organes pour les transplanter dans leurs « originaux » en cas de besoin, avec l’avantage qu’il n’y a aucun phénomène de rejet de la greffe.

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Bien entendu, il y a des dérapages. Les doubles physiologiques des belles comédiennes font fantasmer certains clients, et un lupanar clandestin est mis en place. Vers la fin du roman, on découvre que les clones commencent à être autre chose que des organismes au cerveau vide. Certains se rassemblent la nuit et produisent des mélopées troublantes qui font penser à des chants religieux. Ici aussi, la découverte d’une transcendance indique leur accession à une pleine humanité.

Animaux ?

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Bien avant Truong, Vercors avait publié, en 1952, Les animaux dénaturés en se posant un problème analogue. Il imaginait dans ce roman philosophique que des anthropologues ont découvert le « chaînon manquant » entre le singe et l’homme, non à l’état de fossile, mais de peuplade vivante. Dociles, aimables, travailleurs, enseignables, les « tropis » sont rapidement exploités comme des esclaves. Pourquoi s’en émouvoir ? Ce sont des animaux. Mais ce n’est pas aussi simple, et la suite du roman tourne autour de la manière d’établir une distinction claire entre l’homme et l’animal, ce qui suppose une réponse claire à la question « Qu’est-ce que l’homme ? ». La femme du juge chargé de l’affaire lui demande un jour si les tropis ont des grigris. S’ils en ont, alors ils ont une forme de conscience religieuse et doivent être considérés comme des hommes. Et ils en ont.

J’ignore quelles sont les convictions religieuses des auteurs de Real humans, de Truong ou de Vercors, si tant est qu’ils en aient, mais je trouve remarquable que, dans les trois cas, ce quelque chose que j’appelle une conscience religieuse soit retenu comme trait distinctif de l’humanité.

Personnalité juridique

Muni de ces quelques réflexions, je commence à entrevoir une proposition que je pourrais transmettre à Alain Bensoussan, qui propose de créer un statut juridique pour les robots :

Avec l’introduction d’une intelligence artificielle, le robot acquiert un degré d’autonomie de plus en plus grand. Il est aujourd’hui capable de réagir seul à l’environnement et à un certain degré d’imprévu. Or le robot n’a pas encore de place dans notre système juridique et n’a par conséquent ni droit ni obligation.

Bien entendu, sa proposition ne paraît bizarre que si l’on oublie tous les travaux visant la protection juridique des animaux et même des plantes. Néanmoins, je lui suggère d’attendre que l’on ait des signes clairs de l’apparition d’une conscience religieuse chez les robots pour les considérer comme sujets de droit. Pourquoi ? Parce que très souvent, quand les hommes doivent travailler et agir comme des robots, sous les injonctions de la pub et des médias, leur conscience religieuse s’en ressent.

Le mensonge

C’est ennuyeux de revenir sur une affaire dont tout le monde parle, mais comment faire autrement ? Ce qui me sidère dans l’affaire Cahuzac, c’est l’aplomb de cet homme. Durant des mois, dans les occasions et les lieux les plus solennels, il menti avec une constance impressionnante. Je lisais, j’entendais ses dénégations (je regarde peu les informations télévisées) et je me demandais pourquoi on s’acharnait sur lui alors qu’il affirmait clairement qu’il n’avait pas de compte à l’étranger, et qu’il ne variait pas dans ses déclarations ? Peut-on construire une accusation sur la base d’une conversation téléphonique enregistrée il y a plusieurs années, alors que la voix change entre le moment où on se lève et celui où l’on se couche, même si, c’est vrai, son timbre a quelque chose d’unique ?

Circonstance aggravante, ministre délégué chargé du budget et de la lutte contre l’évasion fiscale, il s’est rendu coupable de ce qu’il devait réprimer chez ses concitoyens. Pas bon pour sa crédibilité, ni pour celle du gouvernement auquel il appartient. Mauvais pour la confiance dans le monde politique, très mauvais pour la démocratie.

Il faut se réjouir de ce qu’il a été démasqué grâce au travail des journalistes de Mediapart. Se réjouir de ce que le mensonge éclate ainsi au grand jour. On a envie de citer l’Évangile : il n’est rien de caché qui ne sera connu, entendu au grand jour et proclamé sur les toits. Dans le cas de Jérôme Cahuzac, c’est fait et bien fait.

Mais il n’est pas facile de lutter contre le découragement quand la trahison morale atteint un tel niveau. Que dire à ceux et celles qui entonneront le refrain du « tous pourris » ? Comment empêcher que des électeurs, littéralement démoralisés, ne portent leur choix sur les extrêmes de l’éventail politique, où on ne manquera pas de promettre un grand nettoyage et des solutions aussi radicales qu’illusoires, mais destructrices des libertés ?

Quand Montesquieu raconte l’histoire des Troglodytes dans les Lettres persanes (lettres 11 à 14), il se désole de ce que les gens demandent un roi parce qu’ils sont fatigués de devoir être vertueux dans leur démocratie idéale. Ce sera au roi d’être vertueux pour tous. Aujourd’hui, les rois sont désignés lors des élections, et ils ne sont guère vertueux. Leurs ministres non plus.