Cassez vos lunettes

La technologie, j’aime. Les nouveautés, j’aime. Mais certaines sont plus flippantes que d’autres. Concernant la ou le Google Glass, la fascination est grande, la crainte plus grande encore.

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Dans la branche droite de cette paire de lunettes se loge une caméra vidéo, un micro et un petit projecteur vidéo destiné au porteur ou à la porteuse de ces lunettes. Si vous voulez savoir ce qu’on ressent en les portant et ce que c’est capable de faire, il suffit de cliquer sur un de ces liens.

Ce qui me frappe, c’est le caractère résolument intrusif de ces lunettes. Si leur usage se généralise, ce qui reste encore de la vie privée va probablement disparaître et tout le monde sera invité à sourire de manière un peu crispée, puisqu’à tout moment on pourra être filmé, photographié et enregistré.  En regard (si j’ose dire), les caméras de surveillance des espaces publics ne seront plus qu’une aimable plaisanterie.

Plus grave encore, tout ce qui passera par les Google Glasses sera enregistré dans les serveurs de Google. Pas grave, diront certains : nous dépendons déjà tellement de l’informatique dans le nuage que ce supplément n’est que la continuation de ce que nous connaissons, et on ne voit plus tellement comment faire autrement. Notre courrier y est stocké, nos photos également, à quoi il faut ajouter des documents partagés et nos sauvegardes sur DropBox ou iCloud. C’est facile, agréable, ça se fait sans peine et ça synchronise nos calendriers, courriels et autres agendas entre les appareils dont nous nous servons.

Bientôt, Google pourra donc non seulement connaître notre courrier, les pages web que nous visitons, notre emploi du temps, nos documents dans le nuage, nos déplacements et tout ce que d’autres ont dit ou écrit de nous, mais aussi voir comme par nos yeux, écouter comme par nos oreilles ce que nous faisons, les gens que nous rencontrons, le milieu dans lequel nous vivons, les propos que nous échangeons. Et stocker tout cela pendant des années sur ses serveurs.

D0n’t be evil, ne soyez pas malveillants, recommande la devise de Google. Google est cool, Google ne veut pas faire de mal, Google veut rendre le monde meilleur. On ne demande qu’à le croire. Mais Google peut changer de devise, Google peut décider subitement d’utiliser autrement l’omniscience dont il dispose (comme il a décidé de supprimer le service Google Reader). Et si un jour devait surgir un gouvernement totalitaire, nul doute qu’il ne contraindrait Google à fournir ses données pour déterminer qui est bon et qui est mauvais citoyen. Cool, non ?

Surréalisme

L’attentat de Boston nous choque, et pourtant il y a des dizaines d’attentats chaque année dans le monde plus meurtriers que celui-là. Qu’a-t-il de particulier ?

On imagine sans peine les marathoniens épuisés qui terminent leurs 42 kilomètres, attendus par leurs amis et leur famille venus les féliciter et se réjouir avec eux. Soudain, deux bombes explosent. Trois morts, du sang partout, des cris, des larmes, des dizaines de personnes grièvement blessées, dont plusieurs devront subir une amputation. Des bombes sales, faites pour tuer ou causer des blessures très graves, pour semer la désolation, placées là où la foule est la plus dense, là où elles peuvent causer le maximum de ravages.

Après l’attentat (image Keystone)

La plupart du temps, les attentats ont un côté par lequel on croit pouvoir les saisir : ils servent à défendre une cause, à démoraliser une population, à assouvir une vengeance, à affaiblir un pouvoir. Ils sacrifient des êtres humains qui n’ont absolument aucune part à leur combat pour donner de l’impact à leurs revendications et faire pression par la crainte qu’ils comptent bien inspirer. Au risque du ridicule (qui ne tue pas, au contraire des attentats), il faut rappeler que c’est parfaitement immoral. Pour Kant, instrumentaliser un autre être humain ou, selon des termes plus proches des siens, ne pas respecter l’humanité chez les autres et chez soi-même, utiliser des hommes et des femmes simplement comme des moyens en vue d’obtenir quelque chose, c’est exactement l’immoralité. Elle est dans les attentats, mais aussi dans les prises d’otages, et même dans les grèves de la faim, où le gréviste instrumentalise sa propre humanité pour faire pression sur les autorités, qui ne cèdent d’ailleurs pas toujours.

Pour en revenir à l’attentat de Boston, on ne sait pas encore qui l’a commis, ni pourquoi. Il n’a pas été revendiqué, comme si on voulait donner l’impression d’une fatalité, d’un événement sans auteur, sans motif, sans justification. Cette incertitude ajoute un caractère d’inquiétante étrangeté à l’horreur qu’on éprouve. On ne comprend qu’une chose : voilà le mal à l’état pur, dans toute sa hideur. Nous n’avons même pas matière à porter une condamnation morale et c’est ce qui le rend un peu surréaliste, dans le mauvais sens du terme. Je pense à la fameuse phrase qu’André Breton n’a pas craint de publier en 1930 :

L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.

Eh bien, nous vivons une époque tout simplement surréaliste.

FSE17-3

Répondre aux grandes objections faites à la foi chrétienne

La pluralité des religions

C’est un fait. Il y a des religions sur toute la face de la terre, certaines plus importantes que d’autres. Christianisme, islam, judaïsme, hindouisme, bouddhisme si on le considère comme une religion, etc. Il y a des conflits entre ces religions, et des conflits entre les différents courants au sein d’une même religion. Il y a même des conflits au sein d’un courant particulier du christianisme. (Il doit y avoir de l’homme là-dedans.) Il y a des conversions d’une religion à l’autre. On médiatise davantage les conversions de chrétiens (de chrétiennes?) à l’islam que les autres. Il y a des mystiques dans toutes les grandes religions également.

Du coup, les athées et les agnostiques ont beau jeu de faire valoir cet argument. Pourquoi le christianisme plutôt que l’hindouisme, pourquoi ne pas se contenter, après tout, d’une spiritualité laïque qui garderait les valeurs qui se retrouvent dans les différents courants en éliminant ce qui génère des conflits ? Pourquoi pas le théisme ? Ou pourquoi ne pas simplement se conformer à la religion dominante de l’endroit où l’on vit ?

C’est qu’on ne croit pas à telle religion, mais, comme l’a écrit Pascal, au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, au père de Jésus-Christ, à un Dieu personnel avec qui on peut entrer en relation. Responsables et redevables de la révélation que nous avons reçue.

Bien entendu, affirmer qu’on a la « vraie religion » disqualifie aussitôt les autres. Croire qu’on détient la vérité rend orgueilleux et méprisant. Mais les religions sont (ou devraient être) en débat. Nous devons annoncer la bonne nouvelle : la recevra qui voudra, qui pourra, à condition de l’avoir entendue. Au Saint-Esprit de faire le travail de conviction intérieure chez la personne.

J’ignore comment les choses se passeront au jugement dernier. Je fais confiance à Dieu, dont je crois qu’il est juste. On verra bien. Aimons Dieu et notre prochain, et veillons sur nous-mêmes.

L’existence du mal

Il faudrait donc faire une théodicée, une justification de Dieu… Qui sommes-nous pour tenter une chose pareille ?

Tout le monde croit savoir spontanément ce que c’est que le mal, mais quelle définition au fait ? Poser la question ici revient à considérer le mal comme l’effet d’une volonté – ou d’un manque de volonté – de la part de Dieu.

Dans les croyances populaires, les grandes catastrophes naturelles (tsunamis, inondations, éruptions, tremblements de terre) frappent beaucoup quand elles surviennent à cause des grandes souffrances qu’elles engendrent, et beaucoup se demandent alors pourquoi le « bon Dieu » permet des choses pareilles. C’est une question difficile.

Les justifications philosophiques

En voici quelques-unes; jugez si elles sont convaincantes :

  • s’il n’y avait pas de mal, on ne saurait pas qu’il y a du bien : le mal comme une sorte de révélateur du bien
  • globalement, tout est bien, mais notre perception est trop partielle pour que nous puissions nous en rendre compte (Leibniz, voir sa satire dans le Candide de Voltaire)
  • le mal (comme le bien) en tant qu’il est extérieur à notre volonté, fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous et sur lesquelles nous n’avons aucune prise (stoïciens); elles arrivent que nous le voulions ou non; il faut donc travailler sur nos représentations, sur l’idée que nous nous en faisons pour souffrir moins. Et donc ne pas se plaindre si on doit passer dans le taureau de Phalaris…
  • le mal provient d’un défaut de connaissance, car « nul n’est méchant volontairement » (Socrate); or il suffit de bien juger pour bien faire (Descartes)
  • dans une perspective dialectique, le mal est le négatif, l’antithèse qui doit être dépassée, et il constitue une partie du moteur de l’histoire et une condition du progrès.

Les justifications bibliques

Elles évidemment à saisir par la foi, mais ne sont pas plus faibles que les philosophiques.

  • Pour une part, l’existence du mal est une conséquence de la liberté humaine d’agir de manière autonome, c’est-à-dire en particulier de déterminer soi-même ce qu’est le bien et le mal. « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal » – le terme connaître est fort, puisqu’il s’applique aussi à une relation sexuelle. Il s’agit donc du péché.
  • Pour une autre part, la création entière soupire après la révélation des fils de Dieu. Prophétie d’Esaïe. Peut-être les catastrophes naturelles peuvent-elle prendre une place ici.

Et, oui, Dieu laisse faire, et ça peut aller très très loin.

Si on résume : le tsunami sur le Japon il y a deux ans serait imputable à la nature déchue (à cause de l’homme) et la catastrophe nucléaire davantage à l’homme directement.

Autre chose : le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Et je n’ai vu nulle part Jésus dénier à Satan son titre de prince de ce monde. C’est pourquoi nous qui y vivons devons nous considérer comme étrangers et voyageurs sur cette terre, ambassadeurs du Christ, tout en y étant sel (empêcher la corruption) et lumière dans ses ténèbres.

L’existence de Dieu (et d’un Dieu d’amour) n’est pas en contradiction avec l’existence du mal. La bénédiction du Seigneur ne signifie pas automatiquement que j’aurai une vie dans problèmes ni épreuves, ni la réalisation du royaume de Dieu dans ma propre vie. La foi qui nous est demandée, c’est la confiance et la fidélité, deux termes qui viennent du même mot fides. Et nous sommes prévenus que notre foi doit être éprouvée pour voir si elle tient le coup dans les mauvais jours.

Violence et fanatisme

NPO que jusqu’à la Réforme, notre histoire s’est confondue avec celle de l’église de Rome, qui était alors bien plus catholique et encore plus avant le schisme de 1054.

Reconnaître le fait que violence et fanatisme ont été effectivement liés à la religion au point de générer des guerres de religion entre chrétiens – et le déplorer.

Admettre que des scandales et des horreurs ont eu lieu sous le couvert de la religion (pédophilie, délits sexuels, abus spirituels, enrichissement par abus de faiblesse, etc.) – et le déplorer. Un chrétien n’en est pas moins un homme, et Pascal prévient que qui veut faire l’ange fait la bête. Tous les chrétiens sont des pécheurs, pardonnés certes, mais le pardon n’a pas de sens s’il n’y a pas péché préalable.

Remarquer cependant que très souvent, les princes ont utilisé le levier de la religion pour utiliser la ferveur des gens à des fins politiques (conquêtes, maintien au pouvoir, etc., ou pour avoir la paix – l’opium du peuple). Manoeuvre facilitée par le fait que la Biblie enseigne la soumission aux autorités.

Remarquer aussi que les horreurs les plus monstrueuses du XXe siècle ont été commises par des régimes hostiles au christianisme : nazisme, stalinisme, maoïsme et autres. Toute horreur n’est donc pas automatiquement imputable au christianisme, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire.

Nous n’avons pas la vérité, mais nous sommes de la vérité et nous pouvons en témoigner.

C’est pour les faibles / c’est trop facile

C’est quand on est faible que les défenses tombent, que l’armure a des défauts et que l’orgueil cesse de rendre étanche à toute autre solution que la mienne. C’est pourquoi souvent c’est dans ces moments-là qu’on devient capable de se tourner vers Dieu et de recevoir quelque chose de lui.

Quand on lit l’histoire des héros de la foi, on n’a pas le sentiment que ce soient des faibles. Une fois qu’on a accepté le salut en Christ, la marche avec lui commence, et ce n’est pas forcément facile. On doit même remercier pour les épreuves…

Le christianisme est hostile à la vie

À quelle vie, au fait ? Il y a sans doute des formes de légalisme qui enferment les gens, mais c’est un problème qui peut être réglé par un enseignement adapté. Si c’est à la vie du fêtard, du viveur, de celui ou celle qui ne se fixe aucune limite dans ses aventures et ses débordements, sans doute oui. Mais cela, n’est-ce pas une caricature de la vie authentique ? N’est-ce pas la vie que mènent les personnes privées de toute espérance et dont la priorité est de collectionner les instants précieux et les conquêtes de toute sorte ? Même les sages de l’Antiquité n’avaient pas de mots assez forts pour stigmatiser ce genre de conduite.

Nous ferions mieux d’apprendre à résister à la manière habituelle et mondaine de comprendre la vie. D’essayer de comprendre les choses comme elles se présentent du point de vue de Dieu, de comprendre que la vie selon l’Esprit est bien plus riche que la vie selon la chair, même si le chemin qui y mène est bien plus étroit. Bref, tendre à donner davantage de place à la vie de Dieu en nous.

Si nous lâchons la sagesse de la connaissance pour nous intéresser à la vie dans sa réalité affective, éprouvée très concrètement, nous pouvons la découvrir comme quelque chose qui ne vient pas de nous, en quoi nous sommes, qui nous a engendrés, quelque chose qui manifeste Dieu. Laisser l’arbre de la connaissance qui fige et asservit et nous rapprocher de l’arbre de vie…

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Lien vers la conférence d’Alain de Botton sur l’athéisme 2.0

Les robots ont-ils des droits ?

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100% humains ?

Vers la fin du deuxième épisode de la série TV Real Humans (sur Arte en ce moment, avec site de vente en ligne !), des hubots (robots humains) fugitifs entrent dans une église. Ces hubots appartiennent à une série plus perfectionnée que le hubot d’entrée de gamme, qui fait les courses et le ménage ou a remplacé les manutentionnaires dans les usines. Plus perfectionnée encore que celle des hubots capables d’entrer en relation plus suivie avec les humains, au point de constituer des partenaires amoureux ou sexuels plus fiables et performants que l’humain moyen. Ils sont en effet capables de réfléchir sur leur situation, de faire des choix autonomes. Il est difficile de les distinguer de l’humain standard, sauf qu’ils sont en général nettement plus beaux et paraissent plus équilibrés et avisés dans leurs comportements.

Ils entrent dans cette église pour recharger leurs batteries. Ça n’est pas sans ironie envers les gens qui fréquentent ces lieux. En entrant, ils découvrent un grand crucifix. Ils réagissent par l’indifférence ou le dégoût, sauf un chez qui la vue du Christ crucifié éveille un début de sentiment religieux.

Clones

Cet épisode m’a rappelé un roman de Jean-Michel Truong, Reproduction interdite (1988), lu il y a des années. Il n’y est pas question de robots, mais de clones, doubles physiologiques jeunes de personnages célèbres, hommes et femmes politiques, capitaines d’industrie, comédiens et comédiennes, et de toutes les personnes assez riches pour payer la production et l’entretien de ces clones d’eux-mêmes. Ils sont parqués dans des centres où l’on évite soigneusement de leur enseigner quoi que ce soit, pour éviter d’en faire des êtres de cultures, donc des êtres humains. En effet, il ne serait plus possible de les utiliser comme des organismes sur lesquels on peut, sans conflit moral, prélever des organes pour les transplanter dans leurs « originaux » en cas de besoin, avec l’avantage qu’il n’y a aucun phénomène de rejet de la greffe.

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Bien entendu, il y a des dérapages. Les doubles physiologiques des belles comédiennes font fantasmer certains clients, et un lupanar clandestin est mis en place. Vers la fin du roman, on découvre que les clones commencent à être autre chose que des organismes au cerveau vide. Certains se rassemblent la nuit et produisent des mélopées troublantes qui font penser à des chants religieux. Ici aussi, la découverte d’une transcendance indique leur accession à une pleine humanité.

Animaux ?

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Bien avant Truong, Vercors avait publié, en 1952, Les animaux dénaturés en se posant un problème analogue. Il imaginait dans ce roman philosophique que des anthropologues ont découvert le « chaînon manquant » entre le singe et l’homme, non à l’état de fossile, mais de peuplade vivante. Dociles, aimables, travailleurs, enseignables, les « tropis » sont rapidement exploités comme des esclaves. Pourquoi s’en émouvoir ? Ce sont des animaux. Mais ce n’est pas aussi simple, et la suite du roman tourne autour de la manière d’établir une distinction claire entre l’homme et l’animal, ce qui suppose une réponse claire à la question « Qu’est-ce que l’homme ? ». La femme du juge chargé de l’affaire lui demande un jour si les tropis ont des grigris. S’ils en ont, alors ils ont une forme de conscience religieuse et doivent être considérés comme des hommes. Et ils en ont.

J’ignore quelles sont les convictions religieuses des auteurs de Real humans, de Truong ou de Vercors, si tant est qu’ils en aient, mais je trouve remarquable que, dans les trois cas, ce quelque chose que j’appelle une conscience religieuse soit retenu comme trait distinctif de l’humanité.

Personnalité juridique

Muni de ces quelques réflexions, je commence à entrevoir une proposition que je pourrais transmettre à Alain Bensoussan, qui propose de créer un statut juridique pour les robots :

Avec l’introduction d’une intelligence artificielle, le robot acquiert un degré d’autonomie de plus en plus grand. Il est aujourd’hui capable de réagir seul à l’environnement et à un certain degré d’imprévu. Or le robot n’a pas encore de place dans notre système juridique et n’a par conséquent ni droit ni obligation.

Bien entendu, sa proposition ne paraît bizarre que si l’on oublie tous les travaux visant la protection juridique des animaux et même des plantes. Néanmoins, je lui suggère d’attendre que l’on ait des signes clairs de l’apparition d’une conscience religieuse chez les robots pour les considérer comme sujets de droit. Pourquoi ? Parce que très souvent, quand les hommes doivent travailler et agir comme des robots, sous les injonctions de la pub et des médias, leur conscience religieuse s’en ressent.

FSE17-2

À la découverte de philosophes qui ont pensé en chrétiens

Blaise Pascal

Génie précoce, orgueil de la connaissance

La nuit du mémorial

Changement de vie : tout pour son engagement chrétien

Les Provinciales pour lutter contre le christianisme facile des Jésuites

Les Pensées et le pari pour toucher les libertins

Søren Kierkegaard

Une enfance particulière

La subjectivité est la vérité, contre le système

 Les pseudonymes et la vérité

Les trois stades, c’est-à-dire trois attitudes, trois postures existentielles

L’Instant

Léon Chestov

Athènes et Jérusalem – la connaissance et la foi

Le taureau de Phalaris, le critère de la sagesse

La nécessité et les lois, la vénération du fait nous transforme en pierres et en statues de sel

Les deux arbres en Eden comme critique de la connaissance

Il faut tout oser.

 

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FSE 17-1

Le climat philosophique aujourd’hui

à partir de quelques philosophes (Luc Ferry, Michel Onfray et Gilles Lipovetsky)

Introduction

Pour commencer, quelques remarques générales à propos de la philosophie.

Philosophie ≠ pensée et pensée > philosophie, cette dernière étant grecque à l’origine, née dans les cités commerçantes où l’on expérimentait les premières formes de démocratie : en démocratie, on discute, et on discute mieux si on a de bons arguments.

La philosophie est apparue vers le VIe siècle avant J.-C. et s’est donnée pour tâche première de comprendre le monde, la vie, le destin de l’homme à l’aide d’un moyen que tout homme trouve en lui, plus ou moins cultivé et développé : la réflexion.

Rodin, le penseur

Et qu’est-ce qu’on se dit quand on se met à réfléchir ? On se rend compte qu’on est dans une situation vraiment particulière.

J’aime bien l’image du magicien qui sort un lapin de son chapeau. Qu’est-ce qu’elle nous dit ? Si nous sommes dans l’image, c’est comme une puce dans le pelage du lapin.

le lapin sort du chapeau du magicien
– qu’est-ce que ce monde dans lequel je me trouve?
– qu’est-ce que je fais ici ?
– qui suis-je exactement ?
– quel est le sens de mon existence ?
– comment vivre correctement ?

L’étonnement comme origine de la philosophie.

La philosophie se situe dès l’origine en dehors de la religion :

  • pour la comprendre > Hésiode mettant de l’ordre dans les récits mythologiques
  • pour la critiquer > Xénophane critique la religion populaire de son temps, pas assez respectueuse de la divinité parfaite. Les hommes ont fait les dieux à leur image :

Les Éthiopiens disent de leurs dieux qu’ils sont camus et noirs, les Thraces qu’ils ont les yeux bleus et les cheveux rouges.

Oui, si les bœufs et les chevaux et les lions avaient des mains et pouvaient, avec leurs mains, peindre et produire des œuvres comme les hommes, les chevaux peindraient des figures de dieux pareilles à des chevaux, et les bœufs pareilles à des bœufs, bref des images analogues à celles de toutes les espèces animales.

  • pour la refuser > Sophistes, par exemple Protagoras, l’auteur d’une citation célèbre :

L’homme est la mesure de toutes choses.

Protagoras veut que l’homme soit mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas; «mesure» désignant le critère, choses désignant les «réalités»; ainsi peut-il soutenir que l’homme est le critère de toutes les réalités, de l’existence de celles qui existent et de l’inexistence de celles qui n’existent pas. (Sextus Empiricus)

Protagoras serait donc à classer parmi les agnostiques.

Tout cela a au moins 2500 ans, mais il n’y a pas grand-chose de nouveau sous le soleil, sinon – chez plusieurs philosophes – une hostilité beaucoup plus forte envers la religion en général et le christianisme en particulier.

Bref, on peut voir la philosophie située en side-car ou en adversaire (mortel) de la religion, qu’elle peut chercher à supprimer et/ou à remplacer.

image side-car (herméneutique, apologétique); le chrétien est sur la Vespa, et le philosophe lui explique ce qu’il doit comprendre :-)
image adversaire

Les trois philosophes dont je vais parler sont trois adversaires. Avec trois attitudes différentes.

Luc Ferry

Né en 1951. Fils d’un préparateur automobile et d’une mère au foyer. A été professeur de philosophie et, du 7 mai 2002 au 30 mars 2004, ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Il a succédé à ce poste à Jack Lang, et c’est François Fillon qui a pris sa place ensuite.
Très bon explicateur, pédagogue, surtout quand il parle.
Nombreuses vidéos de Luc Ferry sur Daily Motion.

Idée centrale : on n’a pas besoin du christianisme, parce que l’humanisme en a récupéré les bonnes choses et ne nous demande pas cette choses impossible : croire. La philosophie est une sotériologie, une doctrine du salut, parce qu’elle propose des réponses aux grandes questions existentielles.

On voit bien que c’est le fil conducteur de la pensée de Ferry, comme en témoignent les titres de ses livres :

images des couvertures l’une après l’autre

Ferry veut tout couvrir, il ambitionne à sa manière de remplir l’entier du cahier des charges du philosophe : la théorie (il a travaillé sur Kant), la morale et le salut. Autrement dit, répondre aux trois questions fondamentales :

  • que puis-je savoir ?
  • que dois-je faire ?
  • que m’est-il permis d’espérer ?

et cela dans une perspective fondamentalement humaniste. Attention, de même que la philosophie n’est pas toute la pensée, l’humanisme n’est pas toute la philosophie. Il y a « pire ».

pour finir, image de la couverture de L’homme-Dieu. En cherchant cette image, je me demandais quels étaient les mots avec une majuscule initiale : l’homme ou Dieu ?

L’homme-Dieu, c’est le Christ, la parole (le Verbe, le Logos) incarnée. Dieu est révélé en tant que personne.

Un philosophe qui parle très bien du christianisme, qu’il connaît, qui lui paraît une doctrine extrêmement performante – mais il faut croire et c’est là le problème. Or il est possible, pense-t-il, de fournir aux gens des réponses valables sans du tout leur demander croire, ce que d’ailleurs ils ne veulent plus.

La spiritualité laïque ne refuse pas une partie des valeurs proposées par le christianisme, elle les fait siennes en gommant leur dimension transcendante. Par exemple, les valeurs républicaines ont une origine chrétienne :

  • la liberté est une idée judéo-chrétienne; la vertu n’est pas, comme chez les Grecs, l’excellence de la nature de quelque chose ou de quelqu’un, elle consiste dans la possibilité d’utiliser ce dont on dispose pour faire le bien
  • l’égalité est également une idée nouvelle apportée par le christianisme, car Dieu ne fait pas de différences entre les personnes (Romains 2.12); c’est une des conditions de possibilité de la démocratie moderne : égalité des droits et des devoirs.
  • la fraternité, l’amour du prochain, car « vous êtes tous frères » (Mt 23.8)

Et quand on supprime la nécessité de croire, on ne renonce pas pour autant à la transcendance, mais elle est horizontale au lieu de verticale. Elle se définit par rapport à des valeurs universelles (par exemple celles que je viens de mentionner), qui nous dépassent et nous obligent, qui font que nous sommes des hommes, des personnes morales, et non des automates. Car nous sommes libres. La preuve : nous pouvons dire non à la nature, nous pouvons refuser des conduites qui nous apporteraient des satisfactions, par motif de consience.

Bref, la philosophie peut parfaitement remplacer la religion. Elle n’oblige pas à croire, mais invite à réfléchir, et elle est à même de proposer une sorte de spiritualité athée.

Michel Onfray

Né en 1959 d’un père ouvrier agricole et d’une mère femme de ménage, Michel Onfray est « pris en charge » de 10 ans à 14 ans dans un pensionnat catholique à Giel dans l’Orne qui fait office d’orphelinat et qu’il décrit comme un lieu de souffrance — « Je fus l’habitant de cette fournaise vicieuse ».

Personnage remuant, il a été professeur de lycée pendant 20 ans avant de fonder l’université populaire de Caen, où il s’est chargé de la chaire de philosophie hédoniste. Cette université est ouverte à tous mais ne délivre aucun diplôme. Le succès énorme de son Traité d’athéologie pourrait faire croire que c’est le point le plus important de sa pensée, mais ça n’est qu’une partie de trois éléments : l’hédonisme, l’athéisme et le matérialisme. Il a écrit une cinquantaine d’ouvrages.

À l’origine de sa pensée, une expérience forte, un « hapax existentiel » : à 28 ans, un an après sa thèse, il a failli mourir d’un infarctus. Dans la douleur qu’il éprouve, il réalise qu’il n’y a pas de différence entre l’âme et le corps, et c’est de cette expérience va se développer ensuite en hédonisme. C’est chez lui l’équivalent de ce que serait une expérience de conversion chez un chrétien.

Il est un athée beaucoup plus résolu et militant que Luc Ferry, qu’il considère comme un « athée chrétien ». Non, tout ce qui vient du christianisme est bon à jeter, et pareil pour ce qui vient du judaïsme et de l’islam. Toutes les religions proclament l’existence d’ « arrière-mondes » qui sont des inventions destinées à asservir les hommes, à les contraindre à vivre dans la crainte, dans le respect des autorités, et le déni du corps. Fidèle suiveur de Nietzsche, il veut démolir toutes les idoles, toutes les croyances, proclamer que Dieu est mort et qu’il est temps de vivre autrement.

Dans le même ordre d’idées, il convient de critiquer aussi toutes les philosophies qui, d’une manière ou d’une autre, reprennent des thèmes religieux, proposent des morales autoritaires ou considèrent que le corps et la matière sont vils ou mauvais. À quoi bon se débarrasser de la religion si c’est pour retrouver la même morale hostile à la vie, qui brime le corps, enrégimente la sexualité, fait obstacle au plaisir et à la jouissance ? Lui est disciple des matérialistes de l’Antiquité, des sophistes, de Diogène le Cynique et des hédonistes comme Aristippe de Cyrène. Et chez les modernes, de Nietzsche, de Freud pour certains aspects (il a écrit un gros livre pour le critiquer sévèrement aussi) et de tout le courant libertin aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Son athéisme est lié à son matérialisme. Il faut « conjurer toute transcendance » et pour cela refuser de prendre en compte l’idée que la matière et le monde n’épuisent pas toute la réalité. Il n’y a rien de plus . Il n’existe rien d’autre que la matière, qui s’est organisée, qui a produit la vie, qui a évolué pour donner ce que nous connaissons, nous animaux un peu plus malins que les autres, mais souvent pour notre tourment, surtout si nous nous mettons à croire aux fables enseignées par les religions.

La croyance est donc une pathologie mentale qui produit des épidémies (les religions). Toutes les religions monothéistes carburent à la pulsion de mort et détestent l’intelligence, qui pourrait déjouer leurs pièges. Par rapport à cela, l’athéisme, c’est la santé. Les croyants sont à considérer comme des aliénés mentaux.

«Les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que les mensonges.»

>Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (en exergue au blog de Michel Onfray)

Quand la santé aura été recouvrée, il sera possible de déformater le corps et la chair et de réaliser que le bien consiste dans les plaisirs. Il sera aussi possible de repenser le droit, qui repose en fait sur des présupposés chrétiens, en particulier la présomption que tout individu agit toujours librement, de son plein gré, en étant toujours informé des conséquences de ses actions. Mais cela passe par la démolition de tous les monothéismes et de toutes les théocraties.

Le Traité d’athéologie a été un grand succès de librairie et il a été traduit dans plusieurs langues. Il fait partie de la bibliothèque contemporaine du parfait athée.

> image du présentoir à livres en Australie.

Pour la critique de Onfray, on peut lire les pages 75—77 de la SAG :

  • confusion du christianisme et du catholicisme
  • malhonnêté intellectuelle (voir la citation de Nietzsche…)
  • tous les crimes de et contre l’humanité sont imputables à la religion. Quid du nazisme et du stalinisme, du Cambodge etc. ?
  • non, Hitler n’était pas chrétien et le nazisme n’est pas un avatar du monothéisme
  • non, le christianisme n’est pas réductible aux clichés freudiens et nietzschéens
  • non, le christianisme n’est pas complice de l’esclavage.

Gilles Lipovetsky

Des trois, le moins philosophe et le plus sociologue. Il est né en 1944. Professeur de français, agrégé de philosophie.

L’ère du vide : la société post-moderne

Son livre le plus célèbre est

L’ère du vide (1983)

Avant la société post-moderne, il y a eu la société moderne et avant encore des sociétés plus traditionnelles, marquées par

  • la hiérarchie du sang
  • la souveraineté sacrée
  • les traditions
  • les particularismes

Image montrant les concepts clés qui remplissaient la société moderne et qui disparaissent, laissant le vide :

  • l’universel
  • la raison
  • la révolution
  • et encore : discipline, laïcité, avant-garde, croyance dans l’avenir, confiance dans le progrès, la science et la technique
  • idéaux, idéologies, croyances

C’est vrai pour nos temps post-modernes, caractérisés par

  • le triomphe de l’individualisme
  • l’ajustement des intérêts à la personne privée
  • l’hédonisme
  • l’attitude cool
  • la consommation décomplexée des marchandises et des services

Bref, pour bien comprendre notre situation, il ne faut pas se méprendre sur l’époque dans laquelle nous vivons.

C’est la réalité de l’avènement du dernier homme de Nietzsche. Le besoin de sens ne fait même plus problème. Désormais, chacun fait ce qui lui plaît.

Dieu est mort, les grandes finalités s’éteignent, mais tout le monde s’en fout, voilà la joyeuse nouvelle…

Même le nihilisme «incomplet» avec ses ersatz d’idéaux laïques a fait son temps et notre boulimie de sensations, de sexe, de plaisir ne cache rien, ne compense rien, surtout pas l’abîme de sens ouvert par la mort de Dieu. L’indifférence, pas la détresse métaphysique.

Au fond, il n’y a guère que les hypocrites pour se désoler d’une situation dont chacun tire bénéfice et à laquelle personne ne voudrait renoncer. Mais il y a tout de même un certain nombre de problèmes.

  • Dans cette société où plus rien n’est sacré se multiplient des actes de violence gratuits, un vandalisme destructeur
  • Les valeurs en déshérence ne sont pas que religieuses, politiques ou morales : même les choses ont perdu la leur (effet de mode, obsolescence programmée…)

La société d’hyperconsommation

L’homo sapiens a fait place à l’homo consomericus.

Le marché est devenu, bien au-delà des transactions économiques, le modèle et l’imaginaire régisssant lensemble des rappports sociaux.

Paradoxe : 90% des Européens se déclarent heureux ou très heureux… mais tout le monde se plaint. La courbe de progression du bonheur prend du retard sur celle de la consommation.

La marchandisation a des limites et la société d’hyperconsommation est incapable de tenir ses promesses de bonheur total. Car un individu ne se définit pas par rapport à la consommation, mais d’abord par rapport aux autres et à soi.

Nous voilà renvoyés à des questions philosophiques fondamentales : le rapport à soi, le rapport émotionnel à l’autre.

Cinq figures mythiques pour éclairer notre société :

  • Pénia, la pauvreté : l’opulence des biens produit en réalité la misère des personnes
  • Dionysos, le paroxysme, l’ivresse et le délire : des conquêtes acquises sur Apollon, trop prudent, raisonnable, calculateur, trop sage
  • Superman, héros d’un puritanisme qui ne veut pas dire son nom, et qui exalte la performance, la réussite, l’action l’excellence, la compétition, contre le paisir des sens et l’amollissement dans la jouissance
  • Némésis, la vengeresse, qui prive les mortels du bonheur auquel ils ont tant travaillé et inspire les médisances et les méchancetés dont nous sommes capables devant la réussite des autres
  • Narcisse, la complaisance envers soi, le culte du corps, le soin de sa propre personne, contre les injonctions que voudraient nous imposer les valeurs du droit, de la politique et de la science

[SAG] Comment ne pas être frappé par l’emprise totale de cette société sur les hommes et les femmes qui y vivent? Elle englobe tous les aspects de nos vies, de la naissance à la mort. Elle veut offrir le pain, le travail et les jeux et plus encore: la vie, le mouvement et l’être. Elle nous assigne une place et un rôle; elle peut tout, grâce aux marchandises et aux services; elle sait tout, grâce aux cartes de fidélité, aux caméras de surveillance et au relevé de toutes les traces que laissent nos activités, nos téléphones mobiles, nos navigations sur Internet, nos GPS et nos cartes de crédit; elle nous accable de ses conseils, de ses impératifs et de sa morale via la publicité et les médias. Ersatz impersonnel de Dieu, sorte de grand processus dans lequel tout le monde est embarqué sans que personne ne puisse décider quoi que ce soit de déterminant pour en infléchir le cours, cette société est aussi un Moloch qui broie ceux et celles qui ne parviennent pas à se maintenir à la hauteur de ses exigences et les rejette dans les ténèbres extérieures. Hors d’elle, pas de salut.

Pas étonnant que les zones d’ombre qui échappent aux lumières de la société d’hyperconsommation soient nombreuses. On a déjà mentionné la multiplication des actes violents et du vandalisme. Il y a des symptômes moins visibles: la dépression, l’insomnie, le découragement, les addictions de toute sorte, l’épuisement professionnel, quand ce ne sont pas le chômage, la maladie non prise en charge par les systèmes de santé, la mise à l’écart des vieux. Pourquoi tant de suicides chez les jeunes, pourquoi tant de conduites à risque et d’expériences extrêmes, comme pour jouer à la roulette russe? Le système se lézarde, le climat se réchauffe, les ressources naturelles s’épuisent, la finance est devenue un casino planétaire et l’économie va mal. Le pseudo-paradis décrit par Lipovetsky dans L’ère du vide ne pouvait pas durer, et nul ne sait ce qui lui succédera.

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Le mensonge

C’est ennuyeux de revenir sur une affaire dont tout le monde parle, mais comment faire autrement ? Ce qui me sidère dans l’affaire Cahuzac, c’est l’aplomb de cet homme. Durant des mois, dans les occasions et les lieux les plus solennels, il menti avec une constance impressionnante. Je lisais, j’entendais ses dénégations (je regarde peu les informations télévisées) et je me demandais pourquoi on s’acharnait sur lui alors qu’il affirmait clairement qu’il n’avait pas de compte à l’étranger, et qu’il ne variait pas dans ses déclarations ? Peut-on construire une accusation sur la base d’une conversation téléphonique enregistrée il y a plusieurs années, alors que la voix change entre le moment où on se lève et celui où l’on se couche, même si, c’est vrai, son timbre a quelque chose d’unique ?

Circonstance aggravante, ministre délégué chargé du budget et de la lutte contre l’évasion fiscale, il s’est rendu coupable de ce qu’il devait réprimer chez ses concitoyens. Pas bon pour sa crédibilité, ni pour celle du gouvernement auquel il appartient. Mauvais pour la confiance dans le monde politique, très mauvais pour la démocratie.

Il faut se réjouir de ce qu’il a été démasqué grâce au travail des journalistes de Mediapart. Se réjouir de ce que le mensonge éclate ainsi au grand jour. On a envie de citer l’Évangile : il n’est rien de caché qui ne sera connu, entendu au grand jour et proclamé sur les toits. Dans le cas de Jérôme Cahuzac, c’est fait et bien fait.

Mais il n’est pas facile de lutter contre le découragement quand la trahison morale atteint un tel niveau. Que dire à ceux et celles qui entonneront le refrain du « tous pourris » ? Comment empêcher que des électeurs, littéralement démoralisés, ne portent leur choix sur les extrêmes de l’éventail politique, où on ne manquera pas de promettre un grand nettoyage et des solutions aussi radicales qu’illusoires, mais destructrices des libertés ?

Quand Montesquieu raconte l’histoire des Troglodytes dans les Lettres persanes (lettres 11 à 14), il se désole de ce que les gens demandent un roi parce qu’ils sont fatigués de devoir être vertueux dans leur démocratie idéale. Ce sera au roi d’être vertueux pour tous. Aujourd’hui, les rois sont désignés lors des élections, et ils ne sont guère vertueux. Leurs ministres non plus.