FSE 17-1

Le climat philosophique aujourd’hui

à partir de quelques philosophes (Luc Ferry, Michel Onfray et Gilles Lipovetsky)

Introduction

Pour commencer, quelques remarques générales à propos de la philosophie.

Philosophie ≠ pensée et pensée > philosophie, cette dernière étant grecque à l’origine, née dans les cités commerçantes où l’on expérimentait les premières formes de démocratie : en démocratie, on discute, et on discute mieux si on a de bons arguments.

La philosophie est apparue vers le VIe siècle avant J.-C. et s’est donnée pour tâche première de comprendre le monde, la vie, le destin de l’homme à l’aide d’un moyen que tout homme trouve en lui, plus ou moins cultivé et développé : la réflexion.

Rodin, le penseur

Et qu’est-ce qu’on se dit quand on se met à réfléchir ? On se rend compte qu’on est dans une situation vraiment particulière.

J’aime bien l’image du magicien qui sort un lapin de son chapeau. Qu’est-ce qu’elle nous dit ? Si nous sommes dans l’image, c’est comme une puce dans le pelage du lapin.

le lapin sort du chapeau du magicien
– qu’est-ce que ce monde dans lequel je me trouve?
– qu’est-ce que je fais ici ?
– qui suis-je exactement ?
– quel est le sens de mon existence ?
– comment vivre correctement ?

L’étonnement comme origine de la philosophie.

La philosophie se situe dès l’origine en dehors de la religion :

  • pour la comprendre > Hésiode mettant de l’ordre dans les récits mythologiques
  • pour la critiquer > Xénophane critique la religion populaire de son temps, pas assez respectueuse de la divinité parfaite. Les hommes ont fait les dieux à leur image :

Les Éthiopiens disent de leurs dieux qu’ils sont camus et noirs, les Thraces qu’ils ont les yeux bleus et les cheveux rouges.

Oui, si les bœufs et les chevaux et les lions avaient des mains et pouvaient, avec leurs mains, peindre et produire des œuvres comme les hommes, les chevaux peindraient des figures de dieux pareilles à des chevaux, et les bœufs pareilles à des bœufs, bref des images analogues à celles de toutes les espèces animales.

  • pour la refuser > Sophistes, par exemple Protagoras, l’auteur d’une citation célèbre :

L’homme est la mesure de toutes choses.

Protagoras veut que l’homme soit mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas; «mesure» désignant le critère, choses désignant les «réalités»; ainsi peut-il soutenir que l’homme est le critère de toutes les réalités, de l’existence de celles qui existent et de l’inexistence de celles qui n’existent pas. (Sextus Empiricus)

Protagoras serait donc à classer parmi les agnostiques.

Tout cela a au moins 2500 ans, mais il n’y a pas grand-chose de nouveau sous le soleil, sinon – chez plusieurs philosophes – une hostilité beaucoup plus forte envers la religion en général et le christianisme en particulier.

Bref, on peut voir la philosophie située en side-car ou en adversaire (mortel) de la religion, qu’elle peut chercher à supprimer et/ou à remplacer.

image side-car (herméneutique, apologétique); le chrétien est sur la Vespa, et le philosophe lui explique ce qu’il doit comprendre :-)
image adversaire

Les trois philosophes dont je vais parler sont trois adversaires. Avec trois attitudes différentes.

Luc Ferry

Né en 1951. Fils d’un préparateur automobile et d’une mère au foyer. A été professeur de philosophie et, du 7 mai 2002 au 30 mars 2004, ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Il a succédé à ce poste à Jack Lang, et c’est François Fillon qui a pris sa place ensuite.
Très bon explicateur, pédagogue, surtout quand il parle.
Nombreuses vidéos de Luc Ferry sur Daily Motion.

Idée centrale : on n’a pas besoin du christianisme, parce que l’humanisme en a récupéré les bonnes choses et ne nous demande pas cette choses impossible : croire. La philosophie est une sotériologie, une doctrine du salut, parce qu’elle propose des réponses aux grandes questions existentielles.

On voit bien que c’est le fil conducteur de la pensée de Ferry, comme en témoignent les titres de ses livres :

images des couvertures l’une après l’autre

Ferry veut tout couvrir, il ambitionne à sa manière de remplir l’entier du cahier des charges du philosophe : la théorie (il a travaillé sur Kant), la morale et le salut. Autrement dit, répondre aux trois questions fondamentales :

  • que puis-je savoir ?
  • que dois-je faire ?
  • que m’est-il permis d’espérer ?

et cela dans une perspective fondamentalement humaniste. Attention, de même que la philosophie n’est pas toute la pensée, l’humanisme n’est pas toute la philosophie. Il y a « pire ».

pour finir, image de la couverture de L’homme-Dieu. En cherchant cette image, je me demandais quels étaient les mots avec une majuscule initiale : l’homme ou Dieu ?

L’homme-Dieu, c’est le Christ, la parole (le Verbe, le Logos) incarnée. Dieu est révélé en tant que personne.

Un philosophe qui parle très bien du christianisme, qu’il connaît, qui lui paraît une doctrine extrêmement performante – mais il faut croire et c’est là le problème. Or il est possible, pense-t-il, de fournir aux gens des réponses valables sans du tout leur demander croire, ce que d’ailleurs ils ne veulent plus.

La spiritualité laïque ne refuse pas une partie des valeurs proposées par le christianisme, elle les fait siennes en gommant leur dimension transcendante. Par exemple, les valeurs républicaines ont une origine chrétienne :

  • la liberté est une idée judéo-chrétienne; la vertu n’est pas, comme chez les Grecs, l’excellence de la nature de quelque chose ou de quelqu’un, elle consiste dans la possibilité d’utiliser ce dont on dispose pour faire le bien
  • l’égalité est également une idée nouvelle apportée par le christianisme, car Dieu ne fait pas de différences entre les personnes (Romains 2.12); c’est une des conditions de possibilité de la démocratie moderne : égalité des droits et des devoirs.
  • la fraternité, l’amour du prochain, car « vous êtes tous frères » (Mt 23.8)

Et quand on supprime la nécessité de croire, on ne renonce pas pour autant à la transcendance, mais elle est horizontale au lieu de verticale. Elle se définit par rapport à des valeurs universelles (par exemple celles que je viens de mentionner), qui nous dépassent et nous obligent, qui font que nous sommes des hommes, des personnes morales, et non des automates. Car nous sommes libres. La preuve : nous pouvons dire non à la nature, nous pouvons refuser des conduites qui nous apporteraient des satisfactions, par motif de consience.

Bref, la philosophie peut parfaitement remplacer la religion. Elle n’oblige pas à croire, mais invite à réfléchir, et elle est à même de proposer une sorte de spiritualité athée.

Michel Onfray

Né en 1959 d’un père ouvrier agricole et d’une mère femme de ménage, Michel Onfray est « pris en charge » de 10 ans à 14 ans dans un pensionnat catholique à Giel dans l’Orne qui fait office d’orphelinat et qu’il décrit comme un lieu de souffrance — « Je fus l’habitant de cette fournaise vicieuse ».

Personnage remuant, il a été professeur de lycée pendant 20 ans avant de fonder l’université populaire de Caen, où il s’est chargé de la chaire de philosophie hédoniste. Cette université est ouverte à tous mais ne délivre aucun diplôme. Le succès énorme de son Traité d’athéologie pourrait faire croire que c’est le point le plus important de sa pensée, mais ça n’est qu’une partie de trois éléments : l’hédonisme, l’athéisme et le matérialisme. Il a écrit une cinquantaine d’ouvrages.

À l’origine de sa pensée, une expérience forte, un « hapax existentiel » : à 28 ans, un an après sa thèse, il a failli mourir d’un infarctus. Dans la douleur qu’il éprouve, il réalise qu’il n’y a pas de différence entre l’âme et le corps, et c’est de cette expérience va se développer ensuite en hédonisme. C’est chez lui l’équivalent de ce que serait une expérience de conversion chez un chrétien.

Il est un athée beaucoup plus résolu et militant que Luc Ferry, qu’il considère comme un « athée chrétien ». Non, tout ce qui vient du christianisme est bon à jeter, et pareil pour ce qui vient du judaïsme et de l’islam. Toutes les religions proclament l’existence d’ « arrière-mondes » qui sont des inventions destinées à asservir les hommes, à les contraindre à vivre dans la crainte, dans le respect des autorités, et le déni du corps. Fidèle suiveur de Nietzsche, il veut démolir toutes les idoles, toutes les croyances, proclamer que Dieu est mort et qu’il est temps de vivre autrement.

Dans le même ordre d’idées, il convient de critiquer aussi toutes les philosophies qui, d’une manière ou d’une autre, reprennent des thèmes religieux, proposent des morales autoritaires ou considèrent que le corps et la matière sont vils ou mauvais. À quoi bon se débarrasser de la religion si c’est pour retrouver la même morale hostile à la vie, qui brime le corps, enrégimente la sexualité, fait obstacle au plaisir et à la jouissance ? Lui est disciple des matérialistes de l’Antiquité, des sophistes, de Diogène le Cynique et des hédonistes comme Aristippe de Cyrène. Et chez les modernes, de Nietzsche, de Freud pour certains aspects (il a écrit un gros livre pour le critiquer sévèrement aussi) et de tout le courant libertin aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Son athéisme est lié à son matérialisme. Il faut « conjurer toute transcendance » et pour cela refuser de prendre en compte l’idée que la matière et le monde n’épuisent pas toute la réalité. Il n’y a rien de plus . Il n’existe rien d’autre que la matière, qui s’est organisée, qui a produit la vie, qui a évolué pour donner ce que nous connaissons, nous animaux un peu plus malins que les autres, mais souvent pour notre tourment, surtout si nous nous mettons à croire aux fables enseignées par les religions.

La croyance est donc une pathologie mentale qui produit des épidémies (les religions). Toutes les religions monothéistes carburent à la pulsion de mort et détestent l’intelligence, qui pourrait déjouer leurs pièges. Par rapport à cela, l’athéisme, c’est la santé. Les croyants sont à considérer comme des aliénés mentaux.

«Les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que les mensonges.»

>Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (en exergue au blog de Michel Onfray)

Quand la santé aura été recouvrée, il sera possible de déformater le corps et la chair et de réaliser que le bien consiste dans les plaisirs. Il sera aussi possible de repenser le droit, qui repose en fait sur des présupposés chrétiens, en particulier la présomption que tout individu agit toujours librement, de son plein gré, en étant toujours informé des conséquences de ses actions. Mais cela passe par la démolition de tous les monothéismes et de toutes les théocraties.

Le Traité d’athéologie a été un grand succès de librairie et il a été traduit dans plusieurs langues. Il fait partie de la bibliothèque contemporaine du parfait athée.

> image du présentoir à livres en Australie.

Pour la critique de Onfray, on peut lire les pages 75—77 de la SAG :

  • confusion du christianisme et du catholicisme
  • malhonnêté intellectuelle (voir la citation de Nietzsche…)
  • tous les crimes de et contre l’humanité sont imputables à la religion. Quid du nazisme et du stalinisme, du Cambodge etc. ?
  • non, Hitler n’était pas chrétien et le nazisme n’est pas un avatar du monothéisme
  • non, le christianisme n’est pas réductible aux clichés freudiens et nietzschéens
  • non, le christianisme n’est pas complice de l’esclavage.

Gilles Lipovetsky

Des trois, le moins philosophe et le plus sociologue. Il est né en 1944. Professeur de français, agrégé de philosophie.

L’ère du vide : la société post-moderne

Son livre le plus célèbre est

L’ère du vide (1983)

Avant la société post-moderne, il y a eu la société moderne et avant encore des sociétés plus traditionnelles, marquées par

  • la hiérarchie du sang
  • la souveraineté sacrée
  • les traditions
  • les particularismes

Image montrant les concepts clés qui remplissaient la société moderne et qui disparaissent, laissant le vide :

  • l’universel
  • la raison
  • la révolution
  • et encore : discipline, laïcité, avant-garde, croyance dans l’avenir, confiance dans le progrès, la science et la technique
  • idéaux, idéologies, croyances

C’est vrai pour nos temps post-modernes, caractérisés par

  • le triomphe de l’individualisme
  • l’ajustement des intérêts à la personne privée
  • l’hédonisme
  • l’attitude cool
  • la consommation décomplexée des marchandises et des services

Bref, pour bien comprendre notre situation, il ne faut pas se méprendre sur l’époque dans laquelle nous vivons.

C’est la réalité de l’avènement du dernier homme de Nietzsche. Le besoin de sens ne fait même plus problème. Désormais, chacun fait ce qui lui plaît.

Dieu est mort, les grandes finalités s’éteignent, mais tout le monde s’en fout, voilà la joyeuse nouvelle…

Même le nihilisme «incomplet» avec ses ersatz d’idéaux laïques a fait son temps et notre boulimie de sensations, de sexe, de plaisir ne cache rien, ne compense rien, surtout pas l’abîme de sens ouvert par la mort de Dieu. L’indifférence, pas la détresse métaphysique.

Au fond, il n’y a guère que les hypocrites pour se désoler d’une situation dont chacun tire bénéfice et à laquelle personne ne voudrait renoncer. Mais il y a tout de même un certain nombre de problèmes.

  • Dans cette société où plus rien n’est sacré se multiplient des actes de violence gratuits, un vandalisme destructeur
  • Les valeurs en déshérence ne sont pas que religieuses, politiques ou morales : même les choses ont perdu la leur (effet de mode, obsolescence programmée…)

La société d’hyperconsommation

L’homo sapiens a fait place à l’homo consomericus.

Le marché est devenu, bien au-delà des transactions économiques, le modèle et l’imaginaire régisssant lensemble des rappports sociaux.

Paradoxe : 90% des Européens se déclarent heureux ou très heureux… mais tout le monde se plaint. La courbe de progression du bonheur prend du retard sur celle de la consommation.

La marchandisation a des limites et la société d’hyperconsommation est incapable de tenir ses promesses de bonheur total. Car un individu ne se définit pas par rapport à la consommation, mais d’abord par rapport aux autres et à soi.

Nous voilà renvoyés à des questions philosophiques fondamentales : le rapport à soi, le rapport émotionnel à l’autre.

Cinq figures mythiques pour éclairer notre société :

  • Pénia, la pauvreté : l’opulence des biens produit en réalité la misère des personnes
  • Dionysos, le paroxysme, l’ivresse et le délire : des conquêtes acquises sur Apollon, trop prudent, raisonnable, calculateur, trop sage
  • Superman, héros d’un puritanisme qui ne veut pas dire son nom, et qui exalte la performance, la réussite, l’action l’excellence, la compétition, contre le paisir des sens et l’amollissement dans la jouissance
  • Némésis, la vengeresse, qui prive les mortels du bonheur auquel ils ont tant travaillé et inspire les médisances et les méchancetés dont nous sommes capables devant la réussite des autres
  • Narcisse, la complaisance envers soi, le culte du corps, le soin de sa propre personne, contre les injonctions que voudraient nous imposer les valeurs du droit, de la politique et de la science

[SAG] Comment ne pas être frappé par l’emprise totale de cette société sur les hommes et les femmes qui y vivent? Elle englobe tous les aspects de nos vies, de la naissance à la mort. Elle veut offrir le pain, le travail et les jeux et plus encore: la vie, le mouvement et l’être. Elle nous assigne une place et un rôle; elle peut tout, grâce aux marchandises et aux services; elle sait tout, grâce aux cartes de fidélité, aux caméras de surveillance et au relevé de toutes les traces que laissent nos activités, nos téléphones mobiles, nos navigations sur Internet, nos GPS et nos cartes de crédit; elle nous accable de ses conseils, de ses impératifs et de sa morale via la publicité et les médias. Ersatz impersonnel de Dieu, sorte de grand processus dans lequel tout le monde est embarqué sans que personne ne puisse décider quoi que ce soit de déterminant pour en infléchir le cours, cette société est aussi un Moloch qui broie ceux et celles qui ne parviennent pas à se maintenir à la hauteur de ses exigences et les rejette dans les ténèbres extérieures. Hors d’elle, pas de salut.

Pas étonnant que les zones d’ombre qui échappent aux lumières de la société d’hyperconsommation soient nombreuses. On a déjà mentionné la multiplication des actes violents et du vandalisme. Il y a des symptômes moins visibles: la dépression, l’insomnie, le découragement, les addictions de toute sorte, l’épuisement professionnel, quand ce ne sont pas le chômage, la maladie non prise en charge par les systèmes de santé, la mise à l’écart des vieux. Pourquoi tant de suicides chez les jeunes, pourquoi tant de conduites à risque et d’expériences extrêmes, comme pour jouer à la roulette russe? Le système se lézarde, le climat se réchauffe, les ressources naturelles s’épuisent, la finance est devenue un casino planétaire et l’économie va mal. Le pseudo-paradis décrit par Lipovetsky dans L’ère du vide ne pouvait pas durer, et nul ne sait ce qui lui succédera.

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