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Matrix, philosophie et religion

Matrix I, premières réactions

À chaud, au sortir du film.

dimanche 18 juillet 1999, par Jean-François Jobin

The Matrix (La Matrice), de Andy et Larry Wachowski, est un film d’action et de science-fiction très spectaculaire. Une réussite dans son genre. Si cet aspect vous intéresse, visitez le site officiel du film. Les illustrations ci-dessous sont toutes extraites de la bande-annonce (format QuickTime) qui se trouve sur ce site.

Un film philosophique et religieux

Globalement, Matrix représente une version contemporaine de l’allégorie de la Caverne. Comme chez Platon, il est question de prisonniers. Ils ne sont pas enchaînés dans une caverne et condamnés à ne connaître de la réalité que les ombres chinoises qui défilent sur la paroi du fond. Les personnages du film sont pris dans la « matrice », qui n’est autre que le monde dans lequel nous vivons, qui se donne pour la réalité ultime, avec ses charmes et des côtés agréables ; mais il est une illusion qui retient l’humanité en exil loin de la vérité - comme le produit d’un délire d’informaticien génial qui aurait réussi à enfermer tout le monde dans une réalité virtuelle de son invention.

Parmi tous ces prisonniers, le jeune informaticien Thomas Anderson pressent dans ses angoisses et ses rêves qu’il doit y avoir autre chose. Il va progressivement comprendre qu’il a été repéré par un commando de « résistants » de l’au-delà de l’illusion, des « éveillés » qui lui proposent de les rejoindre. Ils pensent qu’il pourrait être l’« élu » et ils vont le délivrer pour le faire sortir de la « caverne », c’est-à-dire de la « matrice » et l’amener dans la réalité véritable.

Ici pourtant, le propos devient moins platonicien que « chrétien ». Car cet « élu » n’est pas un philosophe à la manière de Socrate, mais carrrément une figure du Messie, sinon le Sauveur en personne. Il va passer par une série d’épreuves plus ou moins initiatiques qui sont calquées tantôt sur le cheminement de celui qui s’engagerait dans la foi selon le Nouveau Testament, tantôt sur celui du Christ lui-même. Ce qui est en jeu n’est rien moins que le salut de l’humanité.

Tout d’abord, Morpheus, le chef du commando, le place devant un choix symbolisé par une pilule rouge pour l’entrée dans la réalité véritable, et une pilule bleue pour le retour irrémédiable dans la pseudo-réalité ordinaire. Il choisit la pilule rouge comme on s’engage dans une conversion, sachant que ce sera beaucoup plus difficile, et passe alors littéralement par une nouvelle naissance : on le voit sortir d’une poche placentaire translucide, gluant comme un nouveau-né ; il a été transformé et il reçoit une nouvelle identité. Désormais, il ne sera plus Monsieur Anderson, mais Neo.

Il apprend ensuite à vivre dans cette dimension nouvelle - appelons-la réalité B -, à partir de laquelle des interventions sont possibles dans la réalité A (l’ordinaire). Rivé à son siège dans le vaisseau du commando, le cerveau branché sur des machines, il sort dans le monde de l’humanité ordinaire et y agit de diverses manières. Il se forme au combat grâce à des programmes informatiques qu’on croirait tombés d’un Super Nintendo, se préparant ainsi à lutter contre un ennemi puissant, figure de Satan, qui tient l’humanité captive dans la réalité A et veut sa destruction complète. L’action, désormais, aura toujours quelque chose d’un combat spirituel. Neo découvre les capacités étonnantes que sa « métamorphose » a rendues possibles, mais qui ne deviennent effectives qu’une fois qu’il se les est appropriées (agir sur la matière par la force de la pensée, déplacements extrêmement rapides dans les combats).

Neo cherche aussi à comprendre quel est son appel, à discerner sa mission. Élu peut-être, appelé certainement, mais à quoi ? Ses compagnons lui apprennent qu’il devra affronter un voyant quand il sera suffisamment préparé ; alors il saura s’il est vraiment l’élu. La scène est assez comique, car le voyant est une ménagère qui le reçoit dans sa cuisine et le renvoie à lui-même en désignant l’inscription qui figure au-dessus de la porte : « Connais-toi toi-même ». Elle lui annonce qu’il aura à choisir un jour entre sa propre mort et celle de son maître Morpheus, et que s’il n’est pas l’élu dans cette vie-ci, il le sera peut-être dans la suivante. C’est ainsi que Neo reçoit son appel, comme Socrate de la pythie de Delphes.

Matrix est un film d’action, et l’affrontement tant attendu des forces du bien et du mal a lieu. Morpheus est capturé par les ennemis, les agents de la matrice. L’équipage, la mort dans l’âme, se résigne à le supprimer pour sauver ce qui peut encore l’être, craignant qu’il ne soit contraint de livrer des secrets mortels pour la cause du bien. Neo refuse et décide d’aller le libérer lui-même, avec l’aide de la belle Trinity, au nom transparent. Neo meurt dans ce combat, mais va ressusciter grâce à l’amour de Trinity, dont le baiser fait penser à celui par lequel le Prince charmant réveille la Belle au Bois-Dormant. Dès lors, muni de son corps de résurrection, il sera à l’épreuve des balles, et saura qu’il est vraiment l’élu. Au point que la dernière image du film nous montre son ascension fulgurante vers le ciel... Peut-être acquiert-il alors une stature divine ; il est clair qu’il est désormais le seul sauveur possible de l’humanité.

Matrix, film gnostique

Mort à soi-même et nouvelle naissance. Mort, résurrection et ascension finale : le vaillant Neo est-il donc une figure du Christ ? Fondamentalement, le message de Matrix, en dépit des apparences, n’est pas celui de l’Évangile :

L’antichambre de la voyante regroupe des représentants de différents courants religieux ; c’est par exemple un petit bonze qui enseigne à Neo l’art de tordre les cuillères. On est donc dans une perspective tout à fait syncrétiste. Le commando des résistants n’est au service d’aucune transcendance. Il n’y a rien au-delà du vaisseau à partir duquel les résistants essaient de sauver les autres hommes de l’illusoire réalité A. Apparemment, ils sont les seuls rescapés des forces du bien.

On ne sait pas davantage d’où la voyante tire sa science, ni exactement d’où vient la matrice et qui l’a mise en place. Le film affirme qu’il existe une dimension B, dont le monde A dépend. Les vrais combats ont lieu dans la dimension B, car les forces du mal ont elles aussi des capacités surhumaines. Si la réalité A est la création, elle est fondamentalement mauvaise et soumise aux forces du mal.

Matrix, par contre, est bien plus proche de la philosophie grecque (Platon, Socrate) et surtout de ses prolongements gnostiques et manichéens :

- Dévalorisation du monde sensible, pure illusion, mais aussi dévalorisation du corps et de ses désirs. On le remarque à la nourriture du commando, purement fonctionnelle, qui n’a rien de plaisant. La scène dans laquelle Neo se retourne dans la rue pour regarder la femme à la robe rouge montre que désir sexuel est un piège. D’ailleurs, il n’y a aucune scène d’amour dans le film (si l’on excepte le chaste baiser résurrecteur de Trinity)

- La thèse selon laquelle la création est mauvaise est une thèse gnostique. L’idée fondamentale du gnosticisme est que l’âme humaine est une étincelle divine égarée dans la matière : elle peut, à condition d’être bien guidée et enseignée, trouver la voie qui lui permet de remonter jusqu’à la lumière originelle. Dans cette perspective, la femme est un être divin et prophétique (c’est le cas de Trinity et de la voyante), mais qui peut devenir piège à cause de l’attrait sexuel qu’elle exerce.

- Le film comporte également une thèse manichéenne. Selon Mani, fondateur du manichéisme, le monde est le théâtre de l’affrontement du Bien et du Mal. La création est l’oeuvre du mal et il faut travailler à sa disparition en s’abstenant de toute procréation ; le salut de l’humanité consiste à libérer la lumière qui est en elle, avant que l’univers ne disparaisse. Dans Matrix, dont l’action se situe en 1999, des images d’anticipation montrent que, deux cents ans plus tard, l’humanité semble avoir disparu de la face de la terre.

Bref, en dépit des apparences chrétiennes, et malgré son extraordinaire mise en scène de film de science-fiction, The Matrix réactualise surtout de vieux mythes païens.

P.-S.

Lisez la suite :
- Matrix I, deuxième lecture
- La Matrice 2.0 à propos de The Matrix Reloaded et The Matrix Revolutions

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