La course, 250 km plus tard

J’ai déjà raconté comment je me suis mis à la course à pied. C’était le 4 mai dernier. Le moment est venu d’un bilan, après un peu moins de quatre mois d’entraînement à raison de trois sorties hebdomadaires, tôt le matin.

Pour rappel, le 4 mai, je venais de fêter mes 62 ans et de remarquer que ma balance affichait 112 kilos et des dixièmes pour une taille de 174 cm. Voilà la situation de départ, l’Ausgangslage, comme disent les Alémaniques. Ce jour-là, j’ai couru 890 mètres à une vitesse moyenne de 9:47 au km. Pas d’une traite, mais en alternant jogging (une minute) et marche (une minute et demie). Épuisé, mais très fier de cette performance, véritable saut quantique dans ma pratique sportive, j’en étais au premier des 27 entraînements du programme Couch-to–5K. Lors du dernier, le 13 juillet, j’ai réalisé 3,57 km à 8:23 au kilomètre. Concrètement, cela signifie que j’étais devenu capable de courir pendant 30 minutes sans m’arrêter.

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C’est vraiment très lent, je l’admets, mais je recherche avant tout l’endurance, la capacité de courir longtemps, peu importe si c’est lentement. Pour aller plus vite, il faudrait que je m’allège. J’ai perdu 7 kilos depuis le 4 mai et je compte en perdre d’autres. Je suis encore à 30 kilos de mon poids idéal, mais diminuer autant n’est plus de mon âge et c’est même une perspective qui fait peur si je pense à notre chat Gandalf : longtemps en surpoids, il a beaucoup maigri. Ça se voit peu, parce qu’il a gardé sa peau de gros chat, sauf qu’elle s’est mise à pendre à mesure qu’elle se détendait. Que ferais-je de toute ma peau si je perdais 30 kilos ?

gandalf

Pour en revenir à mes performances, je n’étais pas satisfait. Je voulais courir 5 kilomètres et j’en étais à 3,57. Je me suis alors donné l’objectif de courir sans m’arrêter sur 5 kilomètres. J’ai augmenté progressivement la longueur de mes itinéraires et j’ai atteint les 5 kilomètres 10 jours plus tard (en 45:06). Enhardi par cette belle progression, j’ai continué d’en faire toujours un peu plus. Alors que je choisissais avec soin des parcours aussi plats que possible, je me suis mis à désirer du dénivelé. Je ne vous dis pas ma joie lorsque j’ai réussi pour la première fois à terminer un parcours de 10 km avec 97 mètres de dénivelé. Sans surprise, j’ai mis deux fois plus de temps que sur 5 km.

Ce matin (jour de congé), je suis parti courir sur un nouvel itinéraire. Ma femme m’a déposé près d’un chemin forestier et je suis rentré à la maison en faisant des détours pour que ce soit plus long.

CAP 2013-08-29

Musique dans les écouteurs (chers écouteurs qui ne m’empêchent pas d’entendre ce qui se passe autour de moi), avec les indications d’Amélie tous les kilomètres et toutes les dix minutes, j’ai fait un parcours dont la longueur n’est pas la même suivant qu’elle est mesurée par mon appli Runtastic (ci-dessus) ou par un dessin sur la carte de SuisseMobile (plus bas).

amelie

Runtastic avec le GPS, c’est comme les CFF pour le calcul du tarif des billets : les kilomètres font parfois moins de 1000 mètres. Ai-je couru 12,4 ou 11,7 kilomètres ? Avec 167 ou 143 mètres de dénivelé ? Je n’en sais rien, mais je trouve agréable d’avoir des indications au fur et à mesure de ma course, même approximatives.

SwissM

 

Surtout, je mesure le chemin parcouru. Pas seulement les 250 kilomètres accumulés. Pas seulement les 7 kilos évaporés. Les sorties que je fais maintenant font beaucoup moins mal que les premières, alors que je cours au moins 20 kilomètres par semaine. Je ne sais toujours pas comment un tel changement a été possible, après 50 ans de détestation de l’effort et du mouvement. Au fond, je n’y suis pour rien. Mais c’est du plaisir. Et c’est tellement bon pour le moral et l’estime de soi.

Allocution du 1er août 2013

Cette année, j’ai été invité – redoutable honneur – à prononcer le discours de la fête nationale dans mon village. Pour les lecteurs venus d’ailleurs, je signale que les trois communes de Prêles, Lamboing et Diesse ont décidé de fusionner et prendront le nom de « Plateau de Diesse » dès le 1er janvier 2014.
En voici la teneur.

Madame le maire de Diesse
Madame le maire de Lamboing
Monsieur le maire de Prêles,
Mesdames et Messieurs les membres des conseils municipaux de Diesse, Lamboing et Prêles (remarquez que j’ai choisi l’ordre alphabétique),
Chères concitoyennes, chers concitoyens,

Quand j’ai demandé à M. Troehler pourquoi il me proposait de faire l’allocution de ce soir, il m’a répondu : Mais vous êtes philosophe ! C’est vrai que je le suis, dans la mesure où j’ai enseigné la philosophie pendant plus de trente ans au Gymnase français de Bienne, dans la mesure aussi où j’ai écrit deux livres dans lesquels j’examine les rapports possibles entre la philosophie et le christianisme. J’ai donc décidé de m’adresser à vous en prenant (un peu) le point de vue du philosophe.

Il faut examiner

Je vais commencer par une petite histoire. Cela se passe à Athènes, il y a 2500 ans. Deux pères de famille discutent pour savoir s’ils doivent envoyer leur fils prendre des leçons d’escrime dans une école qui vient d’ouvrir. Ils voudraient aider leurs fils à devenir des hommes courageux. Est-ce la bonne école ? Tiens, voilà que passe par là un général prestigieux, qui a gagné des batailles, un expert dans l’art militaire, quoi. On va lui poser la question. Ils l’appellent et lui exposent le problème. Réponse du général : c’est une excellente idée, allez-y. Tiens, voilà un deuxième général, tout aussi prestigieux que le premier, et les deux pères de famille lui demandent : alors, toi aussi, tu es d’accord que c’est une bonne idée d’inscrire nos fils dans cette nouvelle école ? Réponse du deuxième expert : Ah non, surtout pas, ça ne servirait à rien, d’autant je connais celui qui a ouvert l’école, il a servi sous mes ordres et je ne peux pas vous le recommander.
Les experts n’étant pas du même avis, les deux pères de famille sont bien ennuyés. Mais voilà Socrate qui passe aussi par là : eh, Socrate, viens nous aider! Ils lui exposent le problème et lui demandent avec lequel des deux généraux il est d’accord. Et Socrate répond : attention, on ne décide pas de la vérité à la majorité ! Il faut examiner, déterminer en quoi consiste le problème et ensuite on pourra trancher. S’engage alors une assez longue discussion qui porte sur la nature du vrai problème : puisqu’il s’agit d’aider des adolescents à devenir des hommes courageux, on doit définir ce qu’est le courage. Il faut examiner. Premier principe du philosophe.

Toute proportion gardée et au risque d’une transition hardie, j’ai le sentiment que la population de nos communes a été assez philosophe lors du vote sur la fusion. Les autorités ont posé le problème de manière claire, en privilégiant la transparence et en donnant beaucoup d’informations. C’était prendre un risque. Personnellement, le résultat m’a surpris par sa clarté : il ne va pas de soi que deux des trois communes, pour qui la fusion représente aussi une (légère) augmentation d’impôts, aient accepté le projet. Je pense que les personnes qui ont voté ont pris connaissance des informations, qu’elles ont examiné le projet et qu’elles se sont déterminées sur cette base — et non, comme on aurait pu le craindre, en fonction de leur intérêt personnel immédiat.

Ce résultat m’a vraiment réjoui, et j’en profite pour féliciter les autorités et toutes les personnes qui ont œuvré dans le projet de fusion pour leur excellent travail et leur engagement au service du bien commun. Et vous les citoyennes et les citoyens, je vous félicite pour la qualité de votre vote. À tous, bravo ! Vous avez choisi l’ouverture au lieu du repli, et c’est bien, car notre pays a besoin d’ouverture.

Vivre les yeux ouverts

Il faut donc examiner, examiner toute chose, retenir ce qui est bon. Peut-on faire autrement ?

Bien sûr que oui, car il y a au moins deux manières de se conduire dans l’existence.
• dans la première, on suit le mouvement, on ne se pose pas de questions, on va là où le courant nous pousse, on fait comme les autres, on se conforme, on entre dans son moule, et surtout, on prend garde de ne pas se distinguer, car quand on se distingue, on marque une différence par rapport aux autres, qui peuvent nous le reprocher
• dans la deuxième, on ouvre les yeux, on prend conscience de sa situation, on réfléchit, on examine, on décide où on veut aller, on décide ce que l’on veut faire, on y va et on le fait. Du coup, c’est vrai, on se distingue, mais qui a dit qu’il ne fallait pas se distinguer ?

Cette deuxième manière de vivre est moins confortable, mais plus philosophique que la première. On ne peut pas vivre sans philosopher, sauf à se contenter d’exister. Descartes a dit que c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher. Refuser la réflexion, c’est s’aveugler soi-même volontairement, c’est marcher sans ouvrir les yeux, au risque de se faire mal et de faire mal aux autres aussi. Il vaut mieux se distinguer, et même si pas mal de gens n’aiment pas trop ceux qui se distinguent, il faut admettre que notre pays, lui, se distingue vraiment sur la scène internationale. En bien, en mal, ça se discute. En ce moment, nous avons un problème parce que nous avons de la peine à revendiquer notre différence par rapport aux pays voisins, de la peine à l’affirmer et à l’assumer.

Mais pas toujours, heureusement. Vous avez vu ces dernières semaines que deux membres du Conseil fédéral, dont le président de la Confédération, se sont rendus en Chine, où ils ont été reçus avec les honneurs. Comment se fait-il que les autorités d’un petit pays de 8 millions d’habitants soient si bien accueillies par celles d’un pays qui en compte 168 fois plus ? La réponse est que la Chine n’a pas oublié que la Suisse a été l’un des tout premiers pays occidentaux à reconnaître officiellement la République populaire de Chine, par un télégramme adressé à Mao Tsé-Toung le 17 janvier 1950 par Max Petitpierre, président de la Confédération. Aujourd’hui, notre pays se distingue en état le premier pays occidental à signer un traité de libre-échange avec la Chine. En 1950, le Conseil fédéral a ouvert les yeux et a osé reconnaître un gouvernement communiste à une époque où ça n’allait vraiment pas de soi. 63 ans plus tard, nous tirons encore les bénéfices de cette attitude d’ouverture.

Le courage de se servir de son propre entendement

On a donc deux principes importants : il faut examiner, et il faut vivre les yeux ouverts (ça aide pour examiner!). Je vais vous en proposer un troisième, qui nous vient de Kant, un philosophe allemand du XVIIIe siècle. Il a la forme d’un impératif : Aie le courage de te servir de ton propre entendement! C’est ce qu’on doit faire quand on accepte d’ouvrir les yeux et de vivre en adulte majeur. Des trois principes, c’est le plus difficile à mettre en œuvre.

Le problème n’est pas que nous manquions des facultés nécessaires. Nous les avons, nous pouvons les exercer et apprendre à mieux les utiliser. Non, le problème, c’est le courage, le courage de nous servir vraiment de notre entendement, de réfléchir par nous-mêmes, de nous passer de tous les tuteurs qui voudraient continuer à nous dire ce que nous devons faire alors que nous sommes des adultes majeurs. Le courage de faire des choix différents, même s’ils déplaisent. Le courage de s’affirmer au lieu de s’en remettre à ce que d’autres nous conseillent de faire.

Je parlais il y a un instant du fait que notre pays se distingue. La Suisse se distingue parce qu’elle va bien, en comparaison de beaucoup d’autres pays. Mais surtout, elle se distingue du fait qu’elle réussit à faire vivre en bonne harmonie quatre langues et plusieurs religions. Il suffit d’ouvrir un journal pour voir combien la cohabitation des langues et des religions pose problème un peu partout dans le monde. Notre solution géniale, c’est le fédéralisme avec plusieurs niveaux de pouvoir et de décision : la Confédération, 26 cantons, 2408 communes au 1er janvier dernier (- 2 l’an prochain !), à quoi il faut ajouter les millions de citoyens parmi lesquels nous nous trouvons.

Or nous, citoyens, nous allons devoir prendre une décision importante le 24 novembre prochain : allons-nous accepter ou refuser d’entrer dans un processus d’examen de ce que pourrait être une appartenance cantonale différente pour notre région ? Accepter d’entrer dans ce processus, ce n’est pas accepter d’avance une séparation d’avec le canton dans lequel nous sommes, car la véritable décision devra être prise plus tard, quand les contours d’une nouvelle solution seront précisés. C’est là qu’il faudra choisir de dire oui ou non. Pour le moment, il s’agit de décider si on veut ou non examiner ce que ça pourrait donner. Ensuite, nous jugerons si ça vaut la peine ou non.

Si vous avez deviné que les trois principes que je vous ai présentés s’appliquent au vote du 24 novembre, c’est que vous m’avez bien suivi. Ne nous aveuglons pas volontairement et sachons nous distinguer en choisissant la possibilité d’examiner ce qui sera proposé, après quoi nous utiliserons notre propre entendement, notre raison à nous, pour trancher dans un sens ou dans l’autre.

Et comme la raison se nourrit d’arguments, et non de slogans, d’insultes ou d’invectives, je vous propose deux arguments supplémentaires.

Le premier est qu’on ne règle pas un problème par la magie, autrement dit en l’escamotant. On doit l’affronter et lui trouver une solution définitive, quelle qu’elle soit. L’escamoter ne supprimera pas le problème, mais risque de le faire s’infecter à nouveau.

Le deuxième est que nous avons un devoir envers les générations futures. Si la question venait à s’envenimer à nouveau, je ne voudrais pas que nos enfants, ou les enfants de nos enfants disent de nous : comment ! en 2013, ils ont eu la possibilité d’envisager une solution différente et ils n’ont même pas essayé !

Conclusion

Chères contitoyennes, chers concitoyens, je vous ai proposé trois principes éprouvés qui sont en fait très simples et faciles à comprendre. Vous vous en servez certainement, et vous savez que c’est plus difficile dans les situations qu’on n’a pas trop envie d’affronter.

Seulement, il se trouve que l’avenir, c’est notre affaire. L’Avenir est notre affaire est le titre d’un livre de Denis de Rougement, philosophe lui aussi, qui a vécu dans le canton de Neuchâtel. Dire que l’avenir est notre affaire n’est pas dire que nous sommes maîtres de tout ou que nous pouvons tout contrôler, loin de là. Mais c’est dire que nous y avons notre part de responsabilité, c’est dire que l’avenir dépend en partie de nos choix. C’est plutôt une bonne nouvelle, dans ce pays qui valorise la liberté et l’indépendance, et dont nous fêtons le 722e anniversaire aujourd’hui. Je nous encourage à faire notre part pour contribuer à lui donner un bel avenir.

Je vous remercie de votre attention et je vous souhaite une excellente soirée.