Crise et chuchotements

À lire les journaux, à écouter les conversations et les préoccupations des gens, j’ai l’impression de vivre une période d’entre-deux, de temps presque suspendu dans l’attente de quelque catastrophe. Ce n’est pas que les choses vont plus mal que d’ordinaire, au moins ici en Suisse. Mais c’est ressenti comme précaire, provisoire. La crise économique va nous rejoindre, et il ne se passe pas de jour sans qu’on entende parler de la possibilité d’une guerre, comme s’il fallait habituer les gens à la pensée du pire. Et le pire est multiforme. On annonce des pénuries de médicaments anticancéreux dans les hôpitaux, on ne sait comment faire face à l’afflux de réfugiés, et même le temps qu’il fait est l’occasion de s’inquiéter des conséquences possibles des changements climatiques. Je vais jusqu’à soupçonner que plusieurs espèrent confusément que la fin du monde annoncée par le calendrier maya pourrait les délivrer d’un coup de leurs angoisses.

Intervention de la délégation maya au sommet de Rio
Dessin de Chappatte, reproduit avec autorisation. Copyright: © Chappatte dans « Le Temps », Genève, http://www.letemps.ch –  http://www.globecartoon.com/dessin

Or le pire n’est pas toujours sûr. Cette expression est le sous-titre du Soulier de satin de Claudel, qui précise : « La scène de ce drame est le monde ». Ces mots écrits en 1929 nous rejoignent dans notre actualité. Nous vivons un drame et non une tragédie. Le drame présente des situations difficiles, pathétiques, douloureuses, parfois aussi comiques et bouffonnes; l’issue de l’action peut être finalement heureuse, comme dans Le Cid. Rien de tel dans la tragédie, qui  se termine toujours mal. À la fin du cinquième acte, on compte les morts et le rideau tombe (Phèdre). 

J’aimerais qu’on se souvienne que le pire n’est pas toujours sûr — non comme d’une formule conjuratoire, mais comme d’une invitation à prendre les choses en mains là où on se trouve, en interpellant les responsables qu’on connaît ou qu’on a élus, pour qu’il ne soit pas dit (par qui?) qu’on a laissé les catastrophes se produire sans s’être battu pour qu’elles n’arrivent pas. Nos micro-lâchetés alimentent les forces destructrices. Il est temps de ranimer notre courage pour refuser des fatalités qui n’en sont pas.