Quelques extraits du livre pour s’en faire une idée

On aime bien lire quelques pages d’un livre avant de se décider à l’acheter. N’ayant pas la possibilité de vous laisser feuilleter un exemplaire de La Sagesse ou la Vie, je vous en propose quelques passages. Il s’agit de la page 4 de couverture, de la table des matières, de l’introduction, du début de la deuxième partie et du début de la troisième partie. Le tout est accessible via le menu du bandeau noir ci-dessus La Sagesse ou la Vie.

Bien entendu, l’offre de lire gratuitement la première moitié du livre reste ouverte, mais il faut aller la chercher sur ma page de Smashwords et faire quelques opérations qui peuvent rebuter, d’autant que l’interface est en anglais. Voici donc, à votre intention, un aperçu du livre, du ton et des perspectives que j’y développe.

Liens directs pour accéder à ces pages :

Et pour les appétits plus solides, les 30 premières pages du livre (et davantage) ici.
À noter : la pagination de la version électronique n’est pas la même que celle de la version imprimée.

La foi et l’esprit critique

Début de la troisième partie : «Penser le christianisme autrement», pages 199-206.

Nous ne sommes pas quittes des philosophes. Tous n’ont pas dit leur dernier mot. Tout n’est pas dit non plus à propos du christianisme mais, pour le penser autrement, il faut continuer de déblayer le terrain en réglant son compte à une vieille lune selon laquelle le fait de croire serait la négation même de l’esprit critique.

Commençons par définir ce dont il est question. Critiquer, c’est trier, séparer, différencier, délimiter, choisir. La critique décide, tranche, prononce un jugement, trace des limites, établit des frontières.

Les philosophes modernes se présentent volontiers comme les champions de l’esprit critique. Le libre examen est une conquête récente dans l’histoire de l’humanité, et peut-être un des plus beaux héritages laïques de la Réforme. Il est né quand il a fallu protester contre la confiscation de la lecture et de l’interprétation des saintes Écritures par le clergé et la hiérarchie de l’Église romaine. Dieu s’adressant à tous les hommes et à toutes les femmes, on devait faire le pari que chacun est capable, à son niveau, avec les lumières particulières de son intelligence, de comprendre la Bible. Et si les capacités du croyant sont trop limitées, il y a cette promesse que le Saint-Esprit peut lui venir en aide [1].

Si, dans une matière aussi éminente, chacun est jugé capable de comprendre, c’est que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » [2]. Qu’il s’agisse de religion, de culture ou de politique, chacun peut et doit avoir son mot à dire. On trouve dans cette promotion de toute personne à la capacité de juger une source essentielle de la démocratie. Bien entendu, certains vont s’empresser de montrer que les sources mêmes du christianisme doivent à leur tour être soumises à un examen critique — c’est même le domaine dans lequel l’esprit critique sera le moins disposé à faire des concessions. [3]

Mais cette capacité universelle de juger produit des résultats inégaux selon qui juge. Ce problème n’a pas échappé à Descartes : s’il déclare entière chez tous les hommes la capacité de distinguer le vrai du faux, il observe que l’intelligence, c’est-à-dire la capacité de comprendre, varie d’une personne à l’autre. Il regrette d’ailleurs que la sienne ne soit pas plus brillante. Juger, chacun peut le faire sur la base des pièces à conviction qui sont à sa disposition, mais l’essentiel du travail consiste justement à identifier, trouver et réunir tous les éléments du problème, ce qui nécessite de la curiosité, du temps et la capacité de remettre en question la compréhension spontanée qu’on a d’une question et de ses enjeux quand on tombe sur des éléments perturbants. On a plutôt coutume de ne retenir que les éléments qui nous confortent dans notre position de départ.

Pour juger de quelque chose, j’ai besoin d’une mesure, d’un critère. Par exemple, je me réfère au système métrique pour calculer une distance, un volume, les dimensions d’un objet, et mes outils (règle, compteur kilométrique, etc.) sont étalonnés selon ce système. Ainsi, si j’affirme qu’il y a quinze kilomètres de mon domicile à la ville la plus proche, tout le monde me comprend. De même, je ne peux juger de la vérité de quelque chose que si je dispose d’une référence à laquelle je compare la chose à juger. Descartes disait que la vérité correspond à ce qui est évident, c’est-à-dire à ce qui est à la fois clair et distinct. Si une idée n’est pas entièrement élucidée, si elle se confond en partie avec une autre, si donc elle manque de clarté et de distinction, elle n’est pas évidente et n’est donc pas vraie.

L’ennui, en la matière qui nous occupe, vient de ce que le critère de l’évidence fonctionne mal, même si on respecte la logique dans l’enchaînement des raisonnements, car la cohérence formelle ne suffit pas : il est tout à fait possible d’avoir deux théories soigneusement construites, parfaitement respectueuses des règles du discours logique, satisfaisant toutes deux à la clarté et à la distinction exigées par la méthode de Descartes, mais qui aboutissent à des conclusions diamétralement opposées. Kant s’est amusé à développer côte à côte de tels raisonnements qui s’annulent en fin de compte, puisqu’il n’est pas possible de tenir simultanément et sous le même rapport comme également vraies deux idées qui s’opposent complètement. Par exemple, que le monde a un commencement dans le temps et qu’il n’a pas de commencement dans le temps, que l’homme est libre et qu’il n’est pas libre, que l’univers a un créateur et qu’il n’a pas de créateur [4].

Ce qui rend possibles ces discours contradictoires, c’est qu’ils sont des constructions de l’esprit qu’aucune expérience ou expérimentation décisive ne peut contrôler ou contredire. Ce sont des discours « infalsifiables » [5] qui, se situant hors de toute vérification expérimentale possible, ne peuvent prétendre à une quelconque validité scientifique.

De ces considérations, on peut tirer deux choses. La première, c’est un critère permettant de juger une théorie: sera scientifique toute affirmation qu’il est possible de prendre expérimentalement en défaut, donc toute affirmation « falsifiable », pour autant qu’elle n’ait encore jamais été prise en défaut. La seconde, c’est que ce critère ne nous sert à rien pour trancher entre deux doctrines métaphysiques, religieuses ou politiques, puisque les expérimentations susceptibles de les contredire n’y sont pas possibles. On peut reformuler cela plus abruptement en disant que les « expériences » effectivement réalisées permettent de conclure à la fausseté des théories politiques qui les ont mises en place. Les utopies politiques se sont toutes mal terminées.

Dans le domaine qui nous occupe ici, déterminer si Dieu existe ou non est une question indécidable. On s’en désintéresserait volontiers si nous n’étions pas embarqués, obligés de choisir, de parier et d’assumer ensuite nos choix comme nos non-choix. Chacun se retrouve certes à égalité en ces matières, mais les positions qui en découlent ne sont ni équivalentes, ni interchangeables, car c’est là que se jouent les choix les plus significatifs et les plus déterminants pour l’existence de chacun. Quant à ceux qui refusent de choisir, leurs actes, spontanés ou réfléchis indiquent toujours comment ils ont tranché.

Cependant — et c’est ici l’important — le choix de la foi redevient une option rationnellement défendable, pourvu qu’il ne soit pas simplement conditionné par des éléments extérieurs à la question (pression familiale, conformisme social, peur de déplaire…). Nouer une relation avec Dieu n’a rien d’irrationnel, même si le type d’évidence qui accompagne cette démarche n’est pas une certitude objective combinant la rigueur de la pensée et l’évidence expérimentale. Il faut se contenter ici d’une certitude subjective. Ce dont je fais personnellement l’expérience, le vécu dont je puis témoigner, a une valeur quasi absolue pour moi, tandis que les autres ne peuvent qu’écouter ce que je dis, prendre acte de ma déclaration et peut-être croire que je dis vrai. C’est peu et c’est beaucoup : une certitude subjective peut combiner la rigueur de la pensée et le constat empirique des faits, à ceci près que ce vécu n’a ni le même sens ni la même signification pour les autres.

La conversion se joue dans ce registre-là. La découverte de la transcendance est une expérience bouleversante pour la personne qui la vit : elle renouvelle son regard, change ses priorités en lui donnant un point de vue nouveau et plus vaste que celui qui était le sien avant. Elle repose sur une certitude subjective, qui dure et ouvre la possibilité d’un méta-regard sur la vie, sur les valeurs, sur le monde, sur le sens de cette entreprise étrange qu’est l’humanité. Nombreux sont ceux qui lisent alors la Bible avec la conviction toute neuve qu’elle est inspirée par Dieu et qu’elle surclasse en valeur et en pertinence les arguments des philosophes. Nous en avons déjà rencontré quelques exemples dans la partie précédente.

Que se passe-t-il alors ? Qu’on me pardonne mon usage soutenu des métaphores, mais comment dire ces choses autrement, comment les donner à soupçonner, à appréhender à qui ne les a pas expérimentées ? C’est le passage à un niveau supérieur, comparable à celui de la deuxième à la troisième dimension, du plan à l’espace, ou du noir et blanc à la couleur. Ce qui paraissait le tout des choses n’en est plus qu’un aspect, une particularité singulière. Sans doute tout cela n’est-il pas donné d’un coup en toute clarté, mais la personne reçoit une faculté nouvelle, comme un sixième sens, qui la rend capable d’appréhender cette dimension nouvelle.

L’espace juge le plan, la couleur juge le noir et blanc, et l’homme restauré dans ses facultés spirituelles juge l’homme qui n’y a pas accès. La méta-position relativise ce qui paraissait auparavant si absolu. On peut mesurer autrement, juger autrement, ne pas se laisser prendre aux premiers éléments qui se présentent. Difficile de dire quel est exactement le critère, sinon celui d’une distance et d’une perception plus complète du réel qui n’étaient pas possibles jusqu’alors. Une lumière nouvelle, une sorte de retrait permettant un examen différent. Les perspectives changent.

On estimera peut-être outrancière cette thèse qui postule une anthropologie différente pour les hommes et les femmes dont les facultés spirituelles ont été restaurées et semble rejeter comme nul et non avenu tout ce qui n’a pas été produit par eux. Tel n’est pas mon point de vue : dans son ordre propre, chaque chose a sa valeur. Je n’ai pas de science supplémentaire, seulement la foi que la révélation divine va plus loin qu’on ne le pense, qu’elle relativise tout ce que les hommes peuvent estimer acquis et connu (pour ne pas parler de leurs soi-disant absolus) et qu’elle révèle « des choses cachées depuis la fondation du monde ». [6]

Il convient de souligner ici un point décisif : d’ordinaire, ce qu’on appelle l’esprit critique ramène les grandes théories à la considération attentive des faits et des causalités de type matérialiste. Il relève toujours d’une réduction : ce que vous croyez pouvoir attribuer à une cause surnaturelle n’est en réalité qu’un phénomène naturel tout à fait explicable. L’épicurien Lucrèce, dans son De rerum natura, se faisait fort de montrer que la terreur sacrée qu’inspiraient la foudre et le tonnerre n’a pas lieu d’être, étant donné qu’il n’est nul besoin d’imaginer Zeus lançant des éclairs pour expliquer les orages, mais qu’il faut envisager des phénomènes physiques particuliers qui se produisent quand certaines conditions météorologiques sont réunies. Ici, ces perspectives sont renversées. L’esprit critique lié à une position de foi biblique va plutôt souligner l’étroitesse des limites que le rationalisme plus ou moins positiviste s’oblige à respecter pour ne pas déraper, et souligner l’extraordinaire réduction des perspectives qu’il s’impose en biffant a priori une dimension possible du réel.

Non, il ne s’agit pas d’effacer d’un coup ce que l’esprit critique et les Lumières ont mis tant d’effort à construire. Les mises en garde contre les explications théologiques et métaphysiques sont nécessaires, indispensables même. Elles sont parfaitement valables dans leur ordre — par quoi j’entends les dimensions dans lesquelles elles se meuvent. Affirmer comme je le fais qu’il y a autre chose, une autre dimension, qu’il y a plus et que ce plus relativise et dévalue ce qui paraît le plus précieux dans l’ordre ordinaire du monde, ce n’est pas réintroduire la mentalité magique ni remettre le village autour de l’église. C’est élargir l’entreprise de comprendre à une dimension insoupçonnée — ou qu’on ne soupçonnait plus. Si ce point de vue différent, plus englobant existe vraiment, on comprend mieux pourquoi la philosophie qui, par définition, fonctionne exclusivement à l’aide de moyens humains, paraît pauvre et un peu folle dans sa prétention de dire le vrai munie de ses seules ressources. Voilà pourquoi certains chrétiens philosophes refusent ce titre et se contentent de celui de penseur privé (Kierkegaard) ou de cantonnier de la Voie Royale (Clavel). Cela ne les empêche nullement de se saisir des arguments philosophiques pour combattre, dans leur ordre, les philosophes qui prétendent tout régler.

© Jean-François Jobin 2010

Notes

  1. Jean 16.13.
  2. Descartes, Discours de la Méthode, 1re partie.
  3. Paradoxalement, cette critique aura eu moins d’impact sur la pratique religieuse que le mode de vie médiatique de notre époque, bien plus dissolvant pour les valeurs que les coups de boutoir théoriques, qui ne déstabilisent que ceux qui lisent certains livres.
  4. Kant, Critique de la Raison pure, Livre II, chapitre 2, L’antinomie de la raison pure.
  5. J’utilise à dessein le mot de Karl Popper.
  6. Matthieu 13.35. Voir aussi, mais dans un registre un peu différent, le livre de René Girard qui porte ce titre.

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Capri, c’est fini

Début de la deuxième partie « Le christianisme, état des lieux », pages 105-109.

«Nous sommes, nous Européens maintenant vraiment une société sans Dieu. La religion ne joue plus aucun rôle. Il y a trente ou quarante ans, dans de très nombreuses parties de l’Europe, c’était totalement différent. Même dans des régions très conservatrices comme la Bavière, la vie familiale s’est complètement transformée. Depuis longtemps, le catholicisme n’a plus cette grande fonction dominante de régulation de la vie. Dans cette période historiquement très courte des libertés nouvelles que nous avons conquises, il y a un vide du sens que nous ne nous représentons pas clairement, sauf qu’il ne vient à l’idée de personne d’aller chercher des réponses à cela à l’église ou dans la religion. Nous les recherchons effectivement indépendamment d’elles.» [1]

Cela peut se faire en suivant l’air du temps, l’humeur du monde, ou en demandant des réponses aux philosophes qui, souvent, enseignent à vivre dans l’ambivalence. Dans Heimat, Reitz montre comment ces débats philosophiques se traduisent au niveau de la vie de tous les jours des gens ordinaires. C’est très exigeant, estime-t-il, mais cela peut devenir une source abondante de réalisations culturelles. Quoi qu’il en soit, souligne-t-il, plus personne ne songe à se tourner vers la religion. Elle est tombée en nullité de sens, en déshérence, et c’est l’aboutissement du parcours que nous avons retracé dans la première partie de ce livre.

Souvenons-nous. La philosophie s’est posée d’entrée de jeu en concurrente critique de la religion grecque. Son premier effort a été de mettre de l’ordre dans les croyances et les récits mythologiques. Plus tard, elle a proposé des doctrines qui avaient des implications morales claires, au sens où elles enseignaient comment vivre pour trouver la sérénité, la paix, le bonheur, autant d’éléments que, normalement, les religions promettent à leurs fidèles pour peu qu’ils observent scrupuleusement les prescriptions rituelles. Aucun athée parmi les philosophes de l’Antiquité, pas même chez les matérialistes, pour qui l’existence des dieux n’était pas douteuse : les dieux font partie du monde, leur existence est, en quelque sorte, coextensive au cosmos, au sens où ils sont nés en même temps que lui, tout en bénéficiant d’un statut d’immortels. Sans doute toutes les sectes philosophiques ne professaient-elles pas la même théologie : entre les stoïciens qui enseignaient que Dieu est partout, en tout et contrôle tout, et les épicuriens pour qui les dieux étaient des êtres parfaits qui vivaient dans d’autres mondes sans du tout se préoccuper de nous, il y a de la distance. Il n’empêche que, même «religieux» en un sens, les philosophes se posaient eux-mêmes en sauveurs, développaient des théories promettant une paix supérieure à celle qu’un «vain peuple» aux pensées non réglées cherchait tour à tour dans l’exaltation religieuse et les plaisirs sensibles.

C’est pourquoi la rencontre avec le christianisme a soulevé tant de difficultés, car voici une doctrine qui affirme que le salut n’existe qu’en Jésus-Christ, que tout le reste est vide et trompeur, que Dieu ravale toutes les divinités païennes au rang d’idoles sans plus de dignité et de pouvoir que la matière dont sont faites leurs statues.  «Étant la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l’or, à de l’argent, ou à de la pierre, sculptés par l’art et l’industrie de l’homme» [2], dit Paul aux philosophes athéniens. Les premiers intellectuels chrétiens vont néanmoins se servir de la philosophie pour articuler leur foi, la conceptualiser, développer des lignes de défense contre les critiques, écrire des apologétiques et se défendre contre un foisonnement de tendances divergentes et de contaminations — autrement dit d’hérésies.

On a ainsi fait de la philosophie à partir de la Révélation. Plutôt que de partir d’hypothèses humaines, forcément imparfaites, il était tentant de construire l’édifice de la connaissance en s’appuyant sur des vérités garanties par Dieu en personne. Qui dit mieux ? Et si on trouve des doctrines philosophiques compatibles avec la Vérité, on sera d’autant plus fort. C’est ce qui se passe avec la philosophie d’Aristote, dont saint Thomas d’Aquin fait en quelque sorte la doctrine scientifique de l’Église : elle complète merveilleusement la Bible, abordant les questions qu’elle ne couvre pas, sans contredire ouvertement ses enseignements théologiques. Le piège s’est refermé quand l’Église s’est mise à défendre l’héritage d’Aristote contre les connaissances nouvelles (l’affaire Galilée) en agissant comme si les écrits du Péripatéticien étaient parole d’évangile.

Certains en ont conclu que toute la doctrine chrétienne était dépassée et que seule la voie de la philosophie, relayée par la science moderne, restait praticable pour qui désire mener une recherche solide et une réflexion saine, pour qui veut, avec Descartes, «marcher avec assurance en cette vie». Laissant son tablier de servante de la théologie, la philosophie a donc revendiqué son indépendance pour s’occuper enfin d’autre chose que de salut, de théologie et de métaphysique. Elle s’est constituée comme discipline autonome, recherchant la connaissance et la compréhension de l’univers, favorisant l’observation du vécu, réfléchissant à la meilleure organisation possible de la société, se faisant en toutes choses précurseur de la science dont elle trace les premières esquisses.

La philosophie chrétienne, c’est fini, comme Capri pour Hervé Vilard. «C’était la ville de mon premier amour», mais «je ne crois pas que j’y retournerai un jour» [3]. La servante s’est libérée, elle s’est retournée contre son ancienne maîtresse pour essayer de lui faire la peau en détruisant ce qu’elle l’avait pourtant aidé à construire.

***

Pourtant, les philosophes ont beau proclamer que Dieu est mort, que la religion est l’opium du peuple, que c’est une sottise que de croire, ou une maladie de la pensée, le christianisme n’a pas disparu. Le pape fait encore la une de l’actualité à l’occasion de ses déplacements. Il attire parfois des foules de jeunes. Les questions religieuses sont toujours en débat. Les églises chrétiennes sont toujours là, même si la plupart des indicateurs sont préoccupants pour leur avenir. Et personne n’est indemne du passé chrétien de l’Europe: il a tellement imprégné les siècles passés qu’on ne les comprend plus si on ne le connaît pas.

Cela ne veut pas dire que le christianisme soit correctement compris. Il y a beaucoup de méprises à son sujet. Il y a des méprises sur ce que c’est que croire et sur le statut de la Bible comme texte inspiré. Il y a des méprises du fait que la pensée biblique a été transformée au contact de la langue et de la philosophie grecques. Et il y en a encore d’autres parce que l’Église, dans son histoire, s’est alliée aux pouvoirs politiques de toutes les tendances. Enfin, il n’est pas du tout certain que le christianisme aujourd’hui offre des perspectives plus satisfaisantes que les philosophes que j’ai discutés dans la première partie: comment, en effet, peut-on encore faire confiance à un mouvement dont le passé et le passif sont si lourds, et qui promeut une doctrine si décalée par rapport à notre époque?

Pour y voir plus clair, pour lever les méprises que je viens de mentionner, il faut clarifier quelques points fondamentaux, sans quoi on se condamne à n’y rien comprendre.

Le christianisme reposant sur la révélation biblique, qu’est-ce que la Bible, et comment faut-il comprendre son inspiration ?

Comment la pensée biblique a-t-elle été transformée au moment où elle a passé par le moule de la philosophie grecque, et pourquoi en a-t-il été ainsi ?

Comment le christianisme, d’abord persécuté, a-t-il pu devenir une religion obligatoire totalement intolérante à toute autre qu’elle ?

Le christianisme se réduit-il effectivement à ce que les hommes en ont fait tout au long de l’histoire ?

Et fournit-il une alternative valable aux morales qui nous sont proposées par les philosophes d’aujourd’hui ?

Mais commençons par dénoncer une première idée reçue.

© Jean-François Jobin 2010

Notes

 

  1. Ces propos sont d’Edgar Reitz dans le Tages Anzeiger du 13 décembre 1994. Reitz est l’auteur de Heimat 3, feuilleton télévisé qui raconte l’histoire de l’Allemagne depuis la chute du Mur de Berlin au travers de celle d’un couple. Avec la fin du communisme, deux peuples tombent dans les bras l’un de l’autre : c’est l’euphorie de la réunification, relayée par la victoire allemande lors de la coupe du monde de football en 1990. Mais ensuite, tous les concepts s’effondrent, l’ancienne vision du monde tombe en pièces.
  2. Actes 17.29.
  3. On m’excusera, je l’espère, cette utilisation un peu gamine de la chanson d’Hervé Vilard

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Introduction

Pages 9-13.

Parler de la vie et de la foi paraît hors de propos : qu’avons-nous à faire aujourd’hui d’une réflexion qui se réfère à la révélation chrétienne ? À l’opposé des États-Unis, où les élections présidentielles manifestent l’importance des valeurs religieuses, à l’opposé des pays où domine l’islam, l’Europe semble avoir tourné le dos à son passé chrétien et se cherche on ne sait trop dans quelle direction, hésitant à céder à l’ivresse d’une liberté tout de même angoissante par l’invisibilité de ses limites, désireuse d’un sens qu’elle attend des philosophes ou, à défaut, de ceux ou celles qui ne cessent de s’ériger en maîtres de sagesse tout disposés à communiquer le secret du bonheur. Les religions institutionnelles, autrement dit le christianisme, semblent avoir perdu toute pertinence dans les préoccupations des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

Pourtant, la préoccupation religieuse reste. Multiforme, imprévisible, loin des institutions. En Suisse, au moment où l’on se résout à supprimer des postes de pasteurs, 90 % de la population affirme prier régulièrement. Sur les tables des libraires s’empilent les ouvrages qui abordent la question religieuse d’une manière ou d’une autre. De toutes les manières même. Tel auteur écrit, littéralement, Contre Dieu, rejoignant cet autre qui estime que tout est bon dans le christianisme, sauf Dieu [1] ou celui qui, il y a quelques années, dénonçait «l’idole monothéiste». Michel Onfray veut opposer l’«athéologie» à la théologie; de son côté, Luc Ferry propose un «rapport laïque au christianisme» [2]. Le pape, enfin, voudrait voir la foi et la raison comme deux ailes qui permettent à l’homme de s’élever vers Dieu en évitant le Charybde du rationalisme athée et le Scylla de l’illuminisme exalté.

On n’est guère plus avancé puisque, quand Dieu n’est pas nié ou refusé, on le ramène à l’échelle humaine, ce qui n’est pas sans ironie après des siècles de critique de l’anthropomorphisme. À moins que, comme Benoît XVI ou Jean Paul II, on ne renoue avec une pensée de style thomiste, elle-même enracinée dans la philosophie d’Aristote, 400 ans avant Jésus-Christ.

Comment choisir entre ces divers courants ? Est-ce même possible ? Faut-il travailler avec ceux qui veulent rapatrier en l’homme ce qu’on aurait trop longtemps projeté sur un dieu imaginaire ou fantasmatique ? Poser avec d’autres la question des rapports entre Dieu et la science ? S’atteler à une lecture humaniste du christianisme ? Le dissoudre dans une spiritualité plus large ? Ramener la religion à une affaire strictement privée, la morale commune s’occupant du reste, l’obéissance à la loi, le respect des droits humains et la charité envers les démunis ? [3]

À mon sens, le rapport contemporain au divin se caractérise fondamentalement par la fuite. Beaucoup de ceux qui prétendent le thématiser s’efforcent bien plutôt de l’exorciser. J’aimerais pour ma part en parler autrement, persuadé que notre situation d’hommes est marquée par l’intrusion de l’absolu dans la trame de nos vies; c’est même à cette lumière que deviennent lisibles nos existences et, qui sait, les tragédies du temps. Cette conviction a grandi en moi depuis que j’ai vécu l’irruption de Dieu dans ma vie. Ce «coup de grâce» a bouleversé mon existence et renversé mes valeurs. Dieu merci, je ne m’en suis jamais complètement remis.

L’absence de vrai débat à propos du christianisme et de Dieu tient à ce que la foi chrétienne telle que je la comprends n’y trouve pas de défenseurs. Serait-ce qu’elle n’est plus défendable ? Je crois au contraire qu’il est temps de faire valoir le point de vue différent que je revendique, même si l’incroyance s’affirme comme seule capable de garantir des sectes et de propager la tolérance, dès lors que toutes les illusions se sont évanouies. Allons donc ! Si nous étions vraiment des individus cohérents, guidés par notre seule raison, nous ne croirions probablement plus à rien ni personne. Mais nous ne sommes pas conséquents ; la raison fournit à la demande tous les alibis nécessaires à justifier aussi bien nos passions que n’importe quelle position philosophique ou morale. Cioran l’a bien compris : «Lors même qu’il s’éloigne de la religion, l’homme y demeure assujetti; s’épuisant à forger des simulacres de dieux, il les adopte ensuite fiévreusement: son besoin de fiction, de mythologie triomphe de l’évidence et du ridicule.» [4] On ne compte plus les proclamations d’athéisme qui s’accompagnent d’attitudes superstitieuses dans d’autres domaines, le jeu, l’astrologie, l’idéologie, et même la prière.

Le XXe siècle nous a appris que tout est justifiable, puisque les deux grands totalitarismes ont justifié l’injustifiable. Le rationalisme s’y est si gravement discrédité que toutes ses affirmations doivent être réévaluées, à commencer par celles qui récusent la foi [5]. Il ferait mieux de se donner des règles de bonne conduite, à la manière des banques qui veulent s’interdire de nouer des relations d’affaires avec des clients suspects d’actions criminelles. Car, de même qu’on ne cesse pas de fréquenter les femmes du fait que certaines se prostituent, il n’est pas possible de renoncer à la rationalité quand bien même la raison s’est avilie jusqu’à justifier l’abomination nazie ou la servitude de peuples entiers au nom de l’idéal prétendument communiste. Où trouver le point de vue propre à instruire le procès du rationalisme en raison des crimes dont il a été l’alibi ? À quelle pierre de touche confronter la rationalité ? Sur quel critère invariable, sur quel pôle magnétique de la pensée notre raison pourrait-elle s’appuyer ? La réponse est toute prête : il n’existe rien de tel. La mienne aussi: c’est la foi chrétienne fondée sur ce que Dieu révèle de lui-même, mais comprise autrement que ce que la tradition chrétienne a généralement dit.

Je sais bien qu’une telle prétention est de nature à choquer tous ceux et celles qui estiment que la raison n’a de comptes à rendre qu’à elle-même et qui saluent comme une libération décisive le divorce qui a séparé la philosophie de la théologie. À la manière de Tertullien, mais pour des raisons opposées, ils pensent qu’il n’y a rien de commun entre Athènes et Jérusalem. Car la foi a mauvaise réputation. Je ne connais pas de philosophe qui lui reconnaisse un statut privilégié. Au mieux, elle est un degré inférieur de connaissance. Régulièrement en procès, on l’oppose à des adversaires dont on est sûr par avance qu’ils l’enverront voler dans les cordes. Victoire de la science contre la foi par K.-O. technique, victoire de la raison au premier round, victoire des Lumières sur la foi aveugle, de l’esprit critique sur l’esprit de croyance — on a presque honte d’assister à de tels combats tant ils semblent inégaux. La foi, ce serait l’illusion, la canne de l’aveugle, le refus d’ouvrir les yeux, d’user de sa raison, le refuge de l’autruche contre l’évidence, l’aliment premier du fanatisme et de l’intégrisme, le fonds de commerce de toutes les sectes. Hélas, on trouve sans peine des exemples propres à étayer chacun de ces jugements.

Loin de moi le projet de redonner crédit à des inepties, des sottises, des erreurs ou des mensonges pour réhabiliter la foi, mais la caricature masque un peu trop commodément le nerf de l’affaire. C’est pourquoi je demande qu’on essaie un autre point de vue. Héritiers de deux mille ans d’histoire du christianisme et de deux mille cinq cents ans d’histoire de la philosophie, nous avons non seulement le droit, mais le devoir de procéder à un inventaire des richesses, détresses, pertes et profits qui se sont accumulés. Pas question d’accepter d’emblée que tous ceux qui se disent chrétiens parlent valablement du christianisme ; pas question non plus de mettre au compte exclusif des chrétiens la suite des horreurs commises au nom de Dieu par des chefs politiques et militaires trop heureux de (ou trop trompés sur eux-mêmes pour) se servir du levier de la conviction religieuse pour galvaniser leurs troupes. Il est temps de penser autrement.

C’est avec le sentiment d’arriver tard que je propose ce livre tissé de réflexions intempestives, déphasées, sans solutions toutes faites, sans réponses à tout. Rendons à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui lui appartient. Même si César fait mine de servir Dieu. Et surtout si César se prend lui-même pour Dieu.

© Jean-François Jobin 2010

Notes

  1. Richard Rorty, dans un entretien à Construire no 49 du 4 décembre 1996.
  2. Luc Ferry, L’Homme-Dieu, ou le sens de la vie, Grasset, 1996, p. 243.
  3. Cf. Roland J. Campiche, Les deux visages de la religion — Fascination et désenchantement, Labor et Fides, 2004.
  4. E.M. Cioran, Précis de décomposition, Gallimard, coll. Idées, s.d., p. 7
  5. Le nazisme et le communisme stalinien ne se sont jamais présentés comme des religions (sauf en un sens dérivé), mais comme des positions rationnellement légitimées.

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Table des matières

La Sagesse ou la Vie. Le christianisme est-il soluble dans la philosophie ?

Introduction

I. UNE LONGUE HISTOIRE DE LA DÉSILLUSION
Philosophie populaire
De peu inférieur aux anges
Trois humiliations
Quand l’histoire a un sens
Quatre réponses (Ferry, Comte-Sponville, Onfray, Lipovetsky)
Perspectives critiques

II. LE CHRISTIANISME, ÉTAT DES LIEUX
Capri, c’est fini
Le Livre des livres
Nous sommes tous Grecs
De la communauté informelle à l’institution
Des témoins particuliers
Avant d’aller plus loin

III. PENSER LE CHRISTIANISME AUTREMENT
La foi et l’esprit critique
Briser les chaînes de la nécessité
Briser le miroir de la représentation
Tracer des chemins nouveaux

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