Des regards sur la Suisse étrangement familiers

L’exposition « Étrangement familier. Regards sur la Suisse » se tient au Fotomuseum de Winterthour à l’initiative de la Fondation Suisse pour la Photographie, en coproduction avec le Musée de l’Élysée et avec le soutien de Suisse Tourisme. Cinq photographes étrangers ont été invités à donner leur vision de la Suisse.

Ma visite a été trop rapide. Je ne me suis pas donné le temps d’une immersion suffisante, gêné par la voix criarde d’une femme qui donnait une sorte de formation à un groupe de personnes que je suppose malentendantes. Quelques impressions tout de même.

Les cinq photographes invités ont tous choisi un fil conducteur. Le photographe américain Shane Lavalette s’est rendu dans les douze localités où Theo Frey, photographe documnentaire, était allé travailler dans le cadre d’un mandat pour l’exposition nationale de 1939. Il livre quelques images intéressantes, mais ce sont les planches de contact de Frey qui ont le plus retenu mon attention.

Alinka Echeverría (Mexique/GB) a choisi une approche psycho-sociologique : les adolescents, les jeunes entre l’enfance et l’âge adulte, ou quand les frontières se brouillent entre les générations, les genres, etc. J’ai trouvé cette démarche très convenue mais, heureusement, les images valent mieux qu’elle. Soit dit en passant, parler de frontières qui se brouillent et de catégories qui se confondent revient à poser l’existence de ces frontières et de ces catégories. On les réactive d’autant plus qu’on les nie.

Le troisième regard met en scène les hauts lieux touristiques dans les deux sens du mot : ils sont incontournables et ils sont en altitude. Le Pilate, le Schilthorn, le Harder Kulm à Interlaken, et d’autres encore. Les « tableaux photographiques » de de Simon Roberts (GB) jouent sur une double  mise en abîme : il  photographie ceux qui se photographient, dans des endroits qui surplombent de vertigineux précipices. Les touristes se trouvent exactement à l’endroit requis par l’esthétique générale de l’image. Bien joué.

Je n’ai pas du tout adhéré à la démarche d’Eva Leitolf (Allemagne) dans sa série « Matters of negociation ». Les mots font sens, mais les images présentées en regard sont sans rapport, alors que j’espérais que sa série, qui interroge le plus le terme « patrie », ferait écho à l’exposition de Lenzbourg dont j’ai parlé dans le billet précédent. Mais non. On peut souligner que le paysage d’un côté de la frontière ressemble furieusement à celui qui se trouve de l’autre côté, mais cela me paraît de peu d’intérêt, surtout quand les images sont aussi plates.

Finalement, ce sont les photographies du Chinois Zhang Xiao que j’ai préférées. Son regard frais, moins surchargé de références que celui des quatre autres, se sert du cours du Rhin comme fil conducteur. Ses images existent pour elles-mêmes. Elles n’ont pas besoin des explications théoriques sans lesquelles celles de ses collègues perdent une partie de leur intérêt.

L’exposition est encore visible jusqu’au 7 mai 2017 à Winterthour. Elle sera reprise au Musée de l’Elysée à Lausanne du 25 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

Résurrection

Pâques est plus facile à accepter comme week-end de vacances (malgré les bouchons) que comme fête de la résurrection du Christ. La résurrection passe mal, même chez les chrétiens. Cela peut se comprendre, mais jusqu’à un certain point seulement, car la foi chétienne a-t-elle encore un sens si on cesse de croire à la résurrection ? La résurrection est le centre, le pivot, la clé qui donne son sens au message de l’évangile. Si Jésus n’est pas ressuscité, autant tout laisser tomber.

Pourtant, même ses disciples ne croyaient pas Jésus quand il leur annonçait qu’il ressusciterait le troisième jour. Et les femmes, qui sont devenues les premiers témoins de la résurrection, ne se sont pas rendues au tombeau parce qu’elles y croyaient, mais pour embaumer le cadavre de Jésus. On reste saisi devant l’attitude des les disciples au moment où il a été arrêté et crucifié. Tous ceux qui le suivaient l’abandonnent et s’enfuient. Pierre affirme à trois reprises qu’il ne connaît pas cet homme, puis le coq chante.

Comment croire à la résurrection ? Charles Colson, qui fut conseiller spécial du président Nixon et l’un des responsables du cambriolage du Watergate, a raconté comment tous les collaborateurs du président, tous ses fidèles, ont fui pour éviter de couler avec Nixon. Ils ont essayé de se sauver, comme les disciples de Jésus. Or, cinquante jours plus tard, au moment de la Pentecôte, Pierre tient un discours à Jérusalem, avec les onze apôtres, où il affirme ceci : « Dieu l’a ressuscité, en le délivrant des liens de la mort, parce qu’il n’était pas possible qu’il soit retenu par elle… Que toute la maison d’Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié. » (Actes 2.24,36)

Ces hommes qui avaient fui, les voici qui annoncent la bonne nouvelle avec assurance. Ils vont bouleverser le monde. Un tel changement ne peut s’expliquer que par un événement tout à fait exceptionnel, et cet événement, c’est la résurrection de Jésus, le Christ. Voilà l’argument de Colson en faveur de l’historicité de la résurrection (dans son livre Aimer Dieu, où il raconte comment il s’est converti pendant qu’il purgeait sa peine en prison).

L’apôtre Paul affirme que si le Christ n’est pas ressuscité, les chrétiens sont les plus malheureux de tous les hommes. Or le Christ est réellement ressuscité et les plus malheureux des hommes ne sont pas ceux qui le suivent, mais ceux qui ne le connaissent pas – ou qui ne veulent pas le reconnaître.

Une fois que le Cercle sera complet, ce sera la fin

Encore un passage tiré du roman de Dave Eggers, Le Cercle (pages 500-501). Publié en 2013, donc écrit un peu avant, il décrit un processus qui est peut-être en train de se mettre en place sous nos yeux.

N.B: Cet article a pu être récupéré le 9 mars 2017 et replacé à sa date de publication d’origine, parce qu’il était répertorié sur Google et accessible en cache. Comme quoi rien n’est jamais perdu…

« Mae, je veux que tu imagines où tout ce truc est en train d’aller.
– Je sais où ça va.
– Mae, ferme les yeux.
– Non.
– Mae, s’il de plaît. Ferme les yeux. »
Elle obtempéra.
« Je veux que tu relies les choses entre elles et que tu réfléchisses pour savoir si tu vois ce que je vois. Imagine. Le Cercle qui dévore tous ses concurrents depuis des années, pas vrai ? Ce qui rend la société de plus en plus puissante. Quatre-vingt-dix pour cent des recherches sur internet à travers le monde se font déjà via le Cercle. Sans compétition, ce chiffre ne va faire qu’augmenter. On sera bientôt à cent pour cent. Maintenant, toi et moi on sait que quand on contrôle le flot d’informations, on contrôle tout. On contrôle presque tout ce que les gens voient et savent. Si on a besoin d’enterrer un élément, définitivement, ça prend deux secondes. Si on veut détruire quelqu’un, il faut cinq minutes. Comment qui que ce soit peut s’opposer au Cercle, s’ils contrôlent toute l’information et les moyens pour y accéder ? Ils veulent que tout le monde ait un compte au Cercle, et ils sont bien partis pour que ceux qui refusent de s’inscrire se retrouvent dans l’illégalité. Qu’est-ce qui se passe après ? Qu’est-ce qui se passera quand ils contrôleront toutes les recherches, quand ils auront accès à toutes les données de n’importe qui ? Quand ils auront connaissance des faits et gestes de tout un chacun ? Quand toutes les transactions financières, toutes les informations médicales et génétiques, quand la moindre parcelle d’existence, qu’elle soit bonne ou mauvaise, passeront par eux ? Quand chaque mot formulé sera véhiculé via un réseau unique ?
– Mais il y a des milliers de moyens de protection avant d’en arriver là. C’est juste impossible. Enfin, les gouvernements s’assureront…
– Les gouvernements qui sont transparents ? Les parlementaires qui doivent leur réputation au Cercle ? Qui a envie d’être détruit dès l’instant où il ouvre la bouche ? Que s’est-il passé selon toi avec Williamson ? Tu te souviens d’elle ? Elle a menacé le monopole du Cercle et, surprise, les autorités fédérales ont trouvé des trucs compromettants sur son ordinateur. Tu crois que c’était un hasard ? C’était au moins la centième personne à laquelle Stenton faisait ça. Mae, une fois que le Cercle sera complet, ce sera la fin. Et tu y as participé. Ce truc de démocratie, Démopower, ou je ne sais quoi, bon sang. Sous prétexte de faire entendre la voix de chacun, c’est la loi de la foule ou la loi de la jungle qui l’emporte; tu as créé une société sans filtre où il est criminel d’avoir des secrets. C’est brillant. Je veux dire, tu es brillante, Mae. Tu es ce que Stenton et Bailey espéraient depuis le début. »

Algax à Diesse

C’est bien de fréquenter les salles d’exposition renommées et les grands musées, mais je trouve intéressant de visiter aussi des expositions plus modestes d’artistes qui n’ont pas – et n’auront probablement jamais – la renommée des plus grands.

Algax (alias Alfred Gygax) expose en ce moment à la maison de paroisse de Diesse une partie de sa production des dernières années. Il pratique surtout la linogravure et entretient un rapport intéressant avec les peintres classiques, à qui il emprunte des motifs qu’il retravaille jusqu’à la plus grande simplicité possible des lignes et des surfaces.

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Détail

La première simplification est le passage de la couleur au noir et blanc. La deuxième tient à la technique, la linogravure, qui consiste à ôter de la matière jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essence de la figure.

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Les œuvres présentées trouvent leur originalité tout en conservant l’allusion aux classiques. Algax s’autorise des combinaisons, des montages et des rapprochements qui ne sont pas sans humour.

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D’autres œuvres explorent des directions différentes, mais il ne reste que deux jours pour découvrir Alfred Gygax – 40 ans de recherches… sur un Plateau : samedi et dimanche 5 et 6 novembre de 10 à 17h.

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«Le problème, avec le papier, c’est que ça anéantit tout effort de communication»

cercle« Quand tu fais du kayak, qu’est-ce que tu vois ?
– Je ne sais pas. Toutes sortes de choses.
– Des phoques ?
– Bien sûr.
– Des otaries ?
– La plupart du temps.
– Des oiseaux de mer ? Des pélicans ?
– Oui. »
Denise tapa sur sa tablette. « OK, je fais une recherche là, pour voir s’il y a des traces visuelles de tes sorties en kayak. Et je ne trouve rien.
– Oh, je n’emporte jamais d’appareil.
– Mais comment reconnais-tu toutes les espèces d’oiseaux ?
– J’ai un petit guide. C’est juste un truc que mon ex-petit ami m’a donné. Un petit guide pliable sur la faune locale.
– C’est juste une brochure ou quoi ?
– Oui, enfin, c’est waterproof et… »
Josiah soupira bruyamment.
« Je suis désolée », fit Mae.
Josiah leva les yeux en l’air. « Non, je fais une digression, mais le problème avec le papier c’est que ça anéantit tout effort de communication. Ça empêche toute continuité. Tu regardes ta brochure, et ça s’arrête là. Ça s’arrête à toi. Genre tu es la seule qui compte. Mais imagine, si tu documentes ta recherche. Si tu utilises un outil pour t’aider à identifier les espèces d’oiseaux, chacun pourra en profiter. Les naturalistes, les étudiants, les historiens, les gardes-côtes. Tout le monde saurait, alors, quels genres d’oiseaux se trouvent dans la baie à tel ou tel moment. Ça m’énerve de penser à la quantité de savoir qui se perd au quotidien quand on manque à ce point d’ouverture d’esprit. Et je ne veux pas dire que c’est égoïste, mais…
– Si. C’était égoïste. Je le sais », avoua Mae.

Dave Eggers, Le Cercle, Gallimard, 2016, pages 197-198.

Roni Horn démultipliée

La Fondation Beyeler expose en ce moment des œuvres de l’artiste américaine Roni Horn dans des installations qui interrogent la question de l’identité.

Qui suis-je ? Ma carte d’identité me le dit, je suis celui dont la photo et le nom figurent sur ce rectangle de plastique. C’est rassurant, le document établit clairement mon identité – mais pour 10 ans au maximum. La mienne devra être renouvelée dans quatre ans. Qui serai-je alors ?

Ce qui est identique est ce qui reste pareil à soi-même, sans changement, le même hier, aujourd’hui et demain. Les poètes n’y croient guère. Vous connaissez Mignonne, allons voir si la rose… Vous avez entendu Juliette Greco en chanter la version mi-vingtième : Si tu t’imagines, fillette, fillette, xava xava xa, va durer toujours, la saison des za, saison des amours, ce que tu te goures, ce que tu te goures !… Pas besoin de Ronsard ni de Queneau parolier pour s’en rendre compte. Je ne suis plus le même à 65 ans qu’à 45 ou à 25, et cela ne tient pas seulement à l’expérience que j’ai acquise. Pourtant, je ne cesse pas d’être moi-même, et c’est là le plus mystérieux.

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Roni Horn approche l’identité par plusieurs chemins. Il y a d’abord ces portraits photographiques accrochées deux par deux, qui opposent l’enfance et l’âge mûr, le masculin et le féminin, l’insouciance et la préoccupation – jusqu’à ce qu’on remarque que c’est toujours la même personne qui est photographiée, Roni Horn, justement.

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Dans une autre salle, Th Rose Prblm, elle joue sur deux expressions célèbres : Come up smelling like a rose (à peu près : tire-toi de cette situation frais comme une rose) et une phrase de Gertrude Stein : A rose is a rose is a rose. Tirer son épingle du jeu, c’est s’en sortir indemne, comme on était avant. Pour sa part, la triple identité de la rose selon Stein dit assez qu’elle est bel et bien rose (…mais Ronsard nous a prévenu qu’elle va se faner). L’accrochage est un festival de découpages des mots coloriés, hachés, remontés, qui dissolvent le sens qui continue pourtant, de loin, de se rappeler à nous. Les deux mêmes phrases sont répétées du début à la fin, déclinées en différentes couleurs, découpées et remontées à chaque fois de manière unique. Identité, éclatement, mais scrupuleusement dans l’ordre des couleurs de l’arc-en-ciel.

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Avant de relire Différence et répétition de Deleuze, on peut encore visiter quatre autres salles qui continuent l’exploration de la variabilité. Les grandes photographies de la surface de l’eau d’un seul et même fleuve, la Tamise, dans différentes situations météorologiques ; les vasques de verre de cinq tonnes chacune aux colorations différentes, qui projettent des ombres spécifiques et dépendantes de la lumière et du passage des visiteurs, etc.

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Les œuvres ici rassemblées datent des vingt dernières années : c’est dire si la question préoccupe Roni Horn. La dernière salle paraît plus anecdotique : elle rassemble des photographies d’objets différents qui ont un seul point commun : tous ont été offerts à l’artiste dont la présence, j’allais dire la permanence, apparaît en creux.

Un avantage de ces installations est qu’elles sont à peu près désertes, car tout le monde vient pour voir l’exposition phare, consacrée au Blaue Reiter. On a ainsi l’occasion de se laisser imprégner par ces explorations d’identités différentielles sans être dérangé par les classes d’école qui passent en courant. Utile si on veut prendre le temps de méditer sur qui l’on est. On se rassure finalement en se disant que Roni Horn, dont l’exposition multiplie les facettes, a présidé elle-même à l’agencement de tout l’éventail. Elle le tient solidement.

N.B. J’ai aussi visité l’exposition du Blaue Reiter (excellente) et j’en ai ramené une gomme, en guise d’hommage à Robbe-Grillet.

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Le coin du geek

Les vacances sont l’occasion de prendre un peu de distance par rapport au quotidien. Je vous propose deux technologies qui me font rêver.

Sans rien toucher

La première est en train d’être mise au point chez Leap Motion : pilotez votre ordinateur par des commandes gestuelles, comme dans le film Minority Report. Un petit boîtier suffit pour que votre ordinateur (ou votre lampe de bureau, si vous voulez) vous obéisse au doigt et à l’œil. C’est assez troublant. Allez voir le film de démonstration sur le site de Leap Motion. Pour la vidéo de télécommande gestuelle de la lampe, c’est ici.

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En touchant du bois

C’est beau, c’est naturel, c’est en bois. Vous pouvez choisir l’essence. Il s’agit du Groovboard, une planche avec des trous, des rainures et d’autres astuces, qui rend l’usage de l’iPad incroyablement plus agréable, à en juger par ce petit film :

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Voilà, faites votre choix, et si vous ne savez pas quoi m’offrir à Noël.. Confidence : pour le Groovboard, ma préférence va à l’exécution en prunier.

Et merci à David Sparks de MacSparky, chez qui j’ai trouvé ces merveilles.

L’adieu aux cigares

Pour fêter mon anniversaire à ma manière, j’ai décidé de m’offrir un très bon cigare, le premier depuis que j’ai arrêté d’en fumer, peu avant Noël, quand j’ai dû m’y résoudre par égard pour ma santé. Je me disais cependant que deux ou trois dans l’année porteraient moins à conséquence qu’un ou deux par jour, et je m’étais promis d’attendre mon anniversaire pour en reprendre un.

L’occasion réclamant de la qualité, j’ai acheté un Cohiba. Je l’ai allumé dans le garage, à l’abri des courants d’air. Un bel allumage, homogène, reconnaissable à la mince bague de cendre grise qui s’est dessinée. Puis je me suis installé sur la terrasse, avec un café et une grappa.

La douceur de la fumée m’a surpris. J’avais oublié que les cigares de bon diamètre sont plus moelleux que les autres. Presque une déception : j’aime le fort, le bien aromatique, le profond, mais je savais d’expérience qu’il suffisait d’attendre : après le foin vient le divin, disent les amateurs. Et après le divin, le purin du dernier tiers, sauf qu’il y a des trucs pour rattraper la situation et fumer le reste jusqu’à s’en brûler les doigts.

Autour de moi, la rumeur du vent dans les arbres, le chant de quelques oiseaux, les premières fleurs se balançant dans la brise, le soleil, déjà chaud pour la saison. Le cigare, bien construit, se consumait régulièrement, un vrai bonheur. La fumée gagnait en intensité. Que demander de plus ? Un beau moment à vivre, un moment rare. Je faisais des projets : l’an prochain, un autre, et ainsi de suite, pour marquer chaque nouvelle année. Il y aurait certainement d’autres occasions dans l’intervalle. La chaleur, la fumée et la grappa conjuguaient leurs effets pour mon plaisir. Pourtant, peu à peu, une autre idée se faisait jour : c’est mon dernier cigare, il n’y en aura plus d’autres.

Je l’ai tiré jusqu’au bout, sans regret. Quand je suis allé jeter le mégot et les cendres au compostier, j’ai respiré profondément, comme si la fumée avait réveillé des recoins de mes poumons dont je ne soupçonnais plus l’existence.

Les cigares m’ont souvent porté à des méditations – forcément fumeuses – sur la vie et la mort. Le cigare meurt après avoir livré ses arômes et sa charge de nicotine. C’était encore plus vrai de celui-ci, à cause du supplément d’irréversibilité que lui a donné ma décision mûrie au long des dernières bouffées : c’est le dernier, je dis adieu aux cigares.

Ramuz disait que c’est parce que tout doit mourir que tout est si beau. Mon dernier cigare s’est éteint après m’avoir offert un beau moment. Il a mis fin à la série de ses semblables. Je peux continuer de vivre sans eux.

FSE17-3

Répondre aux grandes objections faites à la foi chrétienne

La pluralité des religions

C’est un fait. Il y a des religions sur toute la face de la terre, certaines plus importantes que d’autres. Christianisme, islam, judaïsme, hindouisme, bouddhisme si on le considère comme une religion, etc. Il y a des conflits entre ces religions, et des conflits entre les différents courants au sein d’une même religion. Il y a même des conflits au sein d’un courant particulier du christianisme. (Il doit y avoir de l’homme là-dedans.) Il y a des conversions d’une religion à l’autre. On médiatise davantage les conversions de chrétiens (de chrétiennes?) à l’islam que les autres. Il y a des mystiques dans toutes les grandes religions également.

Du coup, les athées et les agnostiques ont beau jeu de faire valoir cet argument. Pourquoi le christianisme plutôt que l’hindouisme, pourquoi ne pas se contenter, après tout, d’une spiritualité laïque qui garderait les valeurs qui se retrouvent dans les différents courants en éliminant ce qui génère des conflits ? Pourquoi pas le théisme ? Ou pourquoi ne pas simplement se conformer à la religion dominante de l’endroit où l’on vit ?

C’est qu’on ne croit pas à telle religion, mais, comme l’a écrit Pascal, au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, au père de Jésus-Christ, à un Dieu personnel avec qui on peut entrer en relation. Responsables et redevables de la révélation que nous avons reçue.

Bien entendu, affirmer qu’on a la « vraie religion » disqualifie aussitôt les autres. Croire qu’on détient la vérité rend orgueilleux et méprisant. Mais les religions sont (ou devraient être) en débat. Nous devons annoncer la bonne nouvelle : la recevra qui voudra, qui pourra, à condition de l’avoir entendue. Au Saint-Esprit de faire le travail de conviction intérieure chez la personne.

J’ignore comment les choses se passeront au jugement dernier. Je fais confiance à Dieu, dont je crois qu’il est juste. On verra bien. Aimons Dieu et notre prochain, et veillons sur nous-mêmes.

L’existence du mal

Il faudrait donc faire une théodicée, une justification de Dieu… Qui sommes-nous pour tenter une chose pareille ?

Tout le monde croit savoir spontanément ce que c’est que le mal, mais quelle définition au fait ? Poser la question ici revient à considérer le mal comme l’effet d’une volonté – ou d’un manque de volonté – de la part de Dieu.

Dans les croyances populaires, les grandes catastrophes naturelles (tsunamis, inondations, éruptions, tremblements de terre) frappent beaucoup quand elles surviennent à cause des grandes souffrances qu’elles engendrent, et beaucoup se demandent alors pourquoi le « bon Dieu » permet des choses pareilles. C’est une question difficile.

Les justifications philosophiques

En voici quelques-unes; jugez si elles sont convaincantes :

  • s’il n’y avait pas de mal, on ne saurait pas qu’il y a du bien : le mal comme une sorte de révélateur du bien
  • globalement, tout est bien, mais notre perception est trop partielle pour que nous puissions nous en rendre compte (Leibniz, voir sa satire dans le Candide de Voltaire)
  • le mal (comme le bien) en tant qu’il est extérieur à notre volonté, fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous et sur lesquelles nous n’avons aucune prise (stoïciens); elles arrivent que nous le voulions ou non; il faut donc travailler sur nos représentations, sur l’idée que nous nous en faisons pour souffrir moins. Et donc ne pas se plaindre si on doit passer dans le taureau de Phalaris…
  • le mal provient d’un défaut de connaissance, car « nul n’est méchant volontairement » (Socrate); or il suffit de bien juger pour bien faire (Descartes)
  • dans une perspective dialectique, le mal est le négatif, l’antithèse qui doit être dépassée, et il constitue une partie du moteur de l’histoire et une condition du progrès.

Les justifications bibliques

Elles évidemment à saisir par la foi, mais ne sont pas plus faibles que les philosophiques.

  • Pour une part, l’existence du mal est une conséquence de la liberté humaine d’agir de manière autonome, c’est-à-dire en particulier de déterminer soi-même ce qu’est le bien et le mal. « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal » – le terme connaître est fort, puisqu’il s’applique aussi à une relation sexuelle. Il s’agit donc du péché.
  • Pour une autre part, la création entière soupire après la révélation des fils de Dieu. Prophétie d’Esaïe. Peut-être les catastrophes naturelles peuvent-elle prendre une place ici.

Et, oui, Dieu laisse faire, et ça peut aller très très loin.

Si on résume : le tsunami sur le Japon il y a deux ans serait imputable à la nature déchue (à cause de l’homme) et la catastrophe nucléaire davantage à l’homme directement.

Autre chose : le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Et je n’ai vu nulle part Jésus dénier à Satan son titre de prince de ce monde. C’est pourquoi nous qui y vivons devons nous considérer comme étrangers et voyageurs sur cette terre, ambassadeurs du Christ, tout en y étant sel (empêcher la corruption) et lumière dans ses ténèbres.

L’existence de Dieu (et d’un Dieu d’amour) n’est pas en contradiction avec l’existence du mal. La bénédiction du Seigneur ne signifie pas automatiquement que j’aurai une vie dans problèmes ni épreuves, ni la réalisation du royaume de Dieu dans ma propre vie. La foi qui nous est demandée, c’est la confiance et la fidélité, deux termes qui viennent du même mot fides. Et nous sommes prévenus que notre foi doit être éprouvée pour voir si elle tient le coup dans les mauvais jours.

Violence et fanatisme

NPO que jusqu’à la Réforme, notre histoire s’est confondue avec celle de l’église de Rome, qui était alors bien plus catholique et encore plus avant le schisme de 1054.

Reconnaître le fait que violence et fanatisme ont été effectivement liés à la religion au point de générer des guerres de religion entre chrétiens – et le déplorer.

Admettre que des scandales et des horreurs ont eu lieu sous le couvert de la religion (pédophilie, délits sexuels, abus spirituels, enrichissement par abus de faiblesse, etc.) – et le déplorer. Un chrétien n’en est pas moins un homme, et Pascal prévient que qui veut faire l’ange fait la bête. Tous les chrétiens sont des pécheurs, pardonnés certes, mais le pardon n’a pas de sens s’il n’y a pas péché préalable.

Remarquer cependant que très souvent, les princes ont utilisé le levier de la religion pour utiliser la ferveur des gens à des fins politiques (conquêtes, maintien au pouvoir, etc., ou pour avoir la paix – l’opium du peuple). Manoeuvre facilitée par le fait que la Biblie enseigne la soumission aux autorités.

Remarquer aussi que les horreurs les plus monstrueuses du XXe siècle ont été commises par des régimes hostiles au christianisme : nazisme, stalinisme, maoïsme et autres. Toute horreur n’est donc pas automatiquement imputable au christianisme, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire.

Nous n’avons pas la vérité, mais nous sommes de la vérité et nous pouvons en témoigner.

C’est pour les faibles / c’est trop facile

C’est quand on est faible que les défenses tombent, que l’armure a des défauts et que l’orgueil cesse de rendre étanche à toute autre solution que la mienne. C’est pourquoi souvent c’est dans ces moments-là qu’on devient capable de se tourner vers Dieu et de recevoir quelque chose de lui.

Quand on lit l’histoire des héros de la foi, on n’a pas le sentiment que ce soient des faibles. Une fois qu’on a accepté le salut en Christ, la marche avec lui commence, et ce n’est pas forcément facile. On doit même remercier pour les épreuves…

Le christianisme est hostile à la vie

À quelle vie, au fait ? Il y a sans doute des formes de légalisme qui enferment les gens, mais c’est un problème qui peut être réglé par un enseignement adapté. Si c’est à la vie du fêtard, du viveur, de celui ou celle qui ne se fixe aucune limite dans ses aventures et ses débordements, sans doute oui. Mais cela, n’est-ce pas une caricature de la vie authentique ? N’est-ce pas la vie que mènent les personnes privées de toute espérance et dont la priorité est de collectionner les instants précieux et les conquêtes de toute sorte ? Même les sages de l’Antiquité n’avaient pas de mots assez forts pour stigmatiser ce genre de conduite.

Nous ferions mieux d’apprendre à résister à la manière habituelle et mondaine de comprendre la vie. D’essayer de comprendre les choses comme elles se présentent du point de vue de Dieu, de comprendre que la vie selon l’Esprit est bien plus riche que la vie selon la chair, même si le chemin qui y mène est bien plus étroit. Bref, tendre à donner davantage de place à la vie de Dieu en nous.

Si nous lâchons la sagesse de la connaissance pour nous intéresser à la vie dans sa réalité affective, éprouvée très concrètement, nous pouvons la découvrir comme quelque chose qui ne vient pas de nous, en quoi nous sommes, qui nous a engendrés, quelque chose qui manifeste Dieu. Laisser l’arbre de la connaissance qui fige et asservit et nous rapprocher de l’arbre de vie…

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Lien vers la conférence d’Alain de Botton sur l’athéisme 2.0