Algax à Diesse

C’est bien de fréquenter les salles d’exposition renommées et les grands musées, mais je trouve intéressant de visiter aussi des expositions plus modestes d’artistes qui n’ont pas – et n’auront probablement jamais – la renommée des plus grands.

Algax (alias Alfred Gygax) expose en ce moment à la maison de paroisse de Diesse une partie de sa production des dernières années. Il pratique surtout la linogravure et entretient un rapport intéressant avec les peintres classiques, à qui il emprunte des motifs qu’il retravaille jusqu’à la plus grande simplicité possible des lignes et des surfaces.

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Détail

La première simplification est le passage de la couleur au noir et blanc. La deuxième tient à la technique, la linogravure, qui consiste à ôter de la matière jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essence de la figure.

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Les œuvres présentées trouvent leur originalité tout en conservant l’allusion aux classiques. Algax s’autorise des combinaisons, des montages et des rapprochements qui ne sont pas sans humour.

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D’autres œuvres explorent des directions différentes, mais il ne reste que deux jours pour découvrir Alfred Gygax – 40 ans de recherches… sur un Plateau : samedi et dimanche 5 et 6 novembre de 10 à 17h.

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«Le problème, avec le papier, c’est que ça anéantit tout effort de communication»

cercle« Quand tu fais du kayak, qu’est-ce que tu vois ?
– Je ne sais pas. Toutes sortes de choses.
– Des phoques ?
– Bien sûr.
– Des otaries ?
– La plupart du temps.
– Des oiseaux de mer ? Des pélicans ?
– Oui. »
Denise tapa sur sa tablette. « OK, je fais une recherche là, pour voir s’il y a des traces visuelles de tes sorties en kayak. Et je ne trouve rien.
– Oh, je n’emporte jamais d’appareil.
– Mais comment reconnais-tu toutes les espèces d’oiseaux ?
– J’ai un petit guide. C’est juste un truc que mon ex-petit ami m’a donné. Un petit guide pliable sur la faune locale.
– C’est juste une brochure ou quoi ?
– Oui, enfin, c’est waterproof et… »
Josiah soupira bruyamment.
« Je suis désolée », fit Mae.
Josiah leva les yeux en l’air. « Non, je fais une digression, mais le problème avec le papier c’est que ça anéantit tout effort de communication. Ça empêche toute continuité. Tu regardes ta brochure, et ça s’arrête là. Ça s’arrête à toi. Genre tu es la seule qui compte. Mais imagine, si tu documentes ta recherche. Si tu utilises un outil pour t’aider à identifier les espèces d’oiseaux, chacun pourra en profiter. Les naturalistes, les étudiants, les historiens, les gardes-côtes. Tout le monde saurait, alors, quels genres d’oiseaux se trouvent dans la baie à tel ou tel moment. Ça m’énerve de penser à la quantité de savoir qui se perd au quotidien quand on manque à ce point d’ouverture d’esprit. Et je ne veux pas dire que c’est égoïste, mais…
– Si. C’était égoïste. Je le sais », avoua Mae.

Dave Eggers, Le Cercle, Gallimard, 2016, pages 197-198.

Roni Horn démultipliée

La Fondation Beyeler expose en ce moment des œuvres de l’artiste américaine Roni Horn dans des installations qui interrogent la question de l’identité.

Qui suis-je ? Ma carte d’identité me le dit, je suis celui dont la photo et le nom figurent sur ce rectangle de plastique. C’est rassurant, le document établit clairement mon identité – mais pour 10 ans au maximum. La mienne devra être renouvelée dans quatre ans. Qui serai-je alors ?

Ce qui est identique est ce qui reste pareil à soi-même, sans changement, le même hier, aujourd’hui et demain. Les poètes n’y croient guère. Vous connaissez Mignonne, allons voir si la rose… Vous avez entendu Juliette Greco en chanter la version mi-vingtième : Si tu t’imagines, fillette, fillette, xava xava xa, va durer toujours, la saison des za, saison des amours, ce que tu te goures, ce que tu te goures !… Pas besoin de Ronsard ni de Queneau parolier pour s’en rendre compte. Je ne suis plus le même à 65 ans qu’à 45 ou à 25, et cela ne tient pas seulement à l’expérience que j’ai acquise. Pourtant, je ne cesse pas d’être moi-même, et c’est là le plus mystérieux.

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Roni Horn approche l’identité par plusieurs chemins. Il y a d’abord ces portraits photographiques accrochées deux par deux, qui opposent l’enfance et l’âge mûr, le masculin et le féminin, l’insouciance et la préoccupation – jusqu’à ce qu’on remarque que c’est toujours la même personne qui est photographiée, Roni Horn, justement.

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Dans une autre salle, Th Rose Prblm, elle joue sur deux expressions célèbres : Come up smelling like a rose (à peu près : tire-toi de cette situation frais comme une rose) et une phrase de Gertrude Stein : A rose is a rose is a rose. Tirer son épingle du jeu, c’est s’en sortir indemne, comme on était avant. Pour sa part, la triple identité de la rose selon Stein dit assez qu’elle est bel et bien rose (…mais Ronsard nous a prévenu qu’elle va se faner). L’accrochage est un festival de découpages des mots coloriés, hachés, remontés, qui dissolvent le sens qui continue pourtant, de loin, de se rappeler à nous. Les deux mêmes phrases sont répétées du début à la fin, déclinées en différentes couleurs, découpées et remontées à chaque fois de manière unique. Identité, éclatement, mais scrupuleusement dans l’ordre des couleurs de l’arc-en-ciel.

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Avant de relire Différence et répétition de Deleuze, on peut encore visiter quatre autres salles qui continuent l’exploration de la variabilité. Les grandes photographies de la surface de l’eau d’un seul et même fleuve, la Tamise, dans différentes situations météorologiques ; les vasques de verre de cinq tonnes chacune aux colorations différentes, qui projettent des ombres spécifiques et dépendantes de la lumière et du passage des visiteurs, etc.

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Les œuvres ici rassemblées datent des vingt dernières années : c’est dire si la question préoccupe Roni Horn. La dernière salle paraît plus anecdotique : elle rassemble des photographies d’objets différents qui ont un seul point commun : tous ont été offerts à l’artiste dont la présence, j’allais dire la permanence, apparaît en creux.

Un avantage de ces installations est qu’elles sont à peu près désertes, car tout le monde vient pour voir l’exposition phare, consacrée au Blaue Reiter. On a ainsi l’occasion de se laisser imprégner par ces explorations d’identités différentielles sans être dérangé par les classes d’école qui passent en courant. Utile si on veut prendre le temps de méditer sur qui l’on est. On se rassure finalement en se disant que Roni Horn, dont l’exposition multiplie les facettes, a présidé elle-même à l’agencement de tout l’éventail. Elle le tient solidement.

N.B. J’ai aussi visité l’exposition du Blaue Reiter (excellente) et j’en ai ramené une gomme, en guise d’hommage à Robbe-Grillet.

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Allocution du 1er août 2013

Cette année, j’ai été invité – redoutable honneur – à prononcer le discours de la fête nationale dans mon village. Pour les lecteurs venus d’ailleurs, je signale que les trois communes de Prêles, Lamboing et Diesse ont décidé de fusionner et prendront le nom de « Plateau de Diesse » dès le 1er janvier 2014.
En voici la teneur.

Madame le maire de Diesse
Madame le maire de Lamboing
Monsieur le maire de Prêles,
Mesdames et Messieurs les membres des conseils municipaux de Diesse, Lamboing et Prêles (remarquez que j’ai choisi l’ordre alphabétique),
Chères concitoyennes, chers concitoyens,

Quand j’ai demandé à M. Troehler pourquoi il me proposait de faire l’allocution de ce soir, il m’a répondu : Mais vous êtes philosophe ! C’est vrai que je le suis, dans la mesure où j’ai enseigné la philosophie pendant plus de trente ans au Gymnase français de Bienne, dans la mesure aussi où j’ai écrit deux livres dans lesquels j’examine les rapports possibles entre la philosophie et le christianisme. J’ai donc décidé de m’adresser à vous en prenant (un peu) le point de vue du philosophe.

Il faut examiner

Je vais commencer par une petite histoire. Cela se passe à Athènes, il y a 2500 ans. Deux pères de famille discutent pour savoir s’ils doivent envoyer leur fils prendre des leçons d’escrime dans une école qui vient d’ouvrir. Ils voudraient aider leurs fils à devenir des hommes courageux. Est-ce la bonne école ? Tiens, voilà que passe par là un général prestigieux, qui a gagné des batailles, un expert dans l’art militaire, quoi. On va lui poser la question. Ils l’appellent et lui exposent le problème. Réponse du général : c’est une excellente idée, allez-y. Tiens, voilà un deuxième général, tout aussi prestigieux que le premier, et les deux pères de famille lui demandent : alors, toi aussi, tu es d’accord que c’est une bonne idée d’inscrire nos fils dans cette nouvelle école ? Réponse du deuxième expert : Ah non, surtout pas, ça ne servirait à rien, d’autant je connais celui qui a ouvert l’école, il a servi sous mes ordres et je ne peux pas vous le recommander.
Les experts n’étant pas du même avis, les deux pères de famille sont bien ennuyés. Mais voilà Socrate qui passe aussi par là : eh, Socrate, viens nous aider! Ils lui exposent le problème et lui demandent avec lequel des deux généraux il est d’accord. Et Socrate répond : attention, on ne décide pas de la vérité à la majorité ! Il faut examiner, déterminer en quoi consiste le problème et ensuite on pourra trancher. S’engage alors une assez longue discussion qui porte sur la nature du vrai problème : puisqu’il s’agit d’aider des adolescents à devenir des hommes courageux, on doit définir ce qu’est le courage. Il faut examiner. Premier principe du philosophe.

Toute proportion gardée et au risque d’une transition hardie, j’ai le sentiment que la population de nos communes a été assez philosophe lors du vote sur la fusion. Les autorités ont posé le problème de manière claire, en privilégiant la transparence et en donnant beaucoup d’informations. C’était prendre un risque. Personnellement, le résultat m’a surpris par sa clarté : il ne va pas de soi que deux des trois communes, pour qui la fusion représente aussi une (légère) augmentation d’impôts, aient accepté le projet. Je pense que les personnes qui ont voté ont pris connaissance des informations, qu’elles ont examiné le projet et qu’elles se sont déterminées sur cette base — et non, comme on aurait pu le craindre, en fonction de leur intérêt personnel immédiat.

Ce résultat m’a vraiment réjoui, et j’en profite pour féliciter les autorités et toutes les personnes qui ont œuvré dans le projet de fusion pour leur excellent travail et leur engagement au service du bien commun. Et vous les citoyennes et les citoyens, je vous félicite pour la qualité de votre vote. À tous, bravo ! Vous avez choisi l’ouverture au lieu du repli, et c’est bien, car notre pays a besoin d’ouverture.

Vivre les yeux ouverts

Il faut donc examiner, examiner toute chose, retenir ce qui est bon. Peut-on faire autrement ?

Bien sûr que oui, car il y a au moins deux manières de se conduire dans l’existence.
• dans la première, on suit le mouvement, on ne se pose pas de questions, on va là où le courant nous pousse, on fait comme les autres, on se conforme, on entre dans son moule, et surtout, on prend garde de ne pas se distinguer, car quand on se distingue, on marque une différence par rapport aux autres, qui peuvent nous le reprocher
• dans la deuxième, on ouvre les yeux, on prend conscience de sa situation, on réfléchit, on examine, on décide où on veut aller, on décide ce que l’on veut faire, on y va et on le fait. Du coup, c’est vrai, on se distingue, mais qui a dit qu’il ne fallait pas se distinguer ?

Cette deuxième manière de vivre est moins confortable, mais plus philosophique que la première. On ne peut pas vivre sans philosopher, sauf à se contenter d’exister. Descartes a dit que c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher. Refuser la réflexion, c’est s’aveugler soi-même volontairement, c’est marcher sans ouvrir les yeux, au risque de se faire mal et de faire mal aux autres aussi. Il vaut mieux se distinguer, et même si pas mal de gens n’aiment pas trop ceux qui se distinguent, il faut admettre que notre pays, lui, se distingue vraiment sur la scène internationale. En bien, en mal, ça se discute. En ce moment, nous avons un problème parce que nous avons de la peine à revendiquer notre différence par rapport aux pays voisins, de la peine à l’affirmer et à l’assumer.

Mais pas toujours, heureusement. Vous avez vu ces dernières semaines que deux membres du Conseil fédéral, dont le président de la Confédération, se sont rendus en Chine, où ils ont été reçus avec les honneurs. Comment se fait-il que les autorités d’un petit pays de 8 millions d’habitants soient si bien accueillies par celles d’un pays qui en compte 168 fois plus ? La réponse est que la Chine n’a pas oublié que la Suisse a été l’un des tout premiers pays occidentaux à reconnaître officiellement la République populaire de Chine, par un télégramme adressé à Mao Tsé-Toung le 17 janvier 1950 par Max Petitpierre, président de la Confédération. Aujourd’hui, notre pays se distingue en état le premier pays occidental à signer un traité de libre-échange avec la Chine. En 1950, le Conseil fédéral a ouvert les yeux et a osé reconnaître un gouvernement communiste à une époque où ça n’allait vraiment pas de soi. 63 ans plus tard, nous tirons encore les bénéfices de cette attitude d’ouverture.

Le courage de se servir de son propre entendement

On a donc deux principes importants : il faut examiner, et il faut vivre les yeux ouverts (ça aide pour examiner!). Je vais vous en proposer un troisième, qui nous vient de Kant, un philosophe allemand du XVIIIe siècle. Il a la forme d’un impératif : Aie le courage de te servir de ton propre entendement! C’est ce qu’on doit faire quand on accepte d’ouvrir les yeux et de vivre en adulte majeur. Des trois principes, c’est le plus difficile à mettre en œuvre.

Le problème n’est pas que nous manquions des facultés nécessaires. Nous les avons, nous pouvons les exercer et apprendre à mieux les utiliser. Non, le problème, c’est le courage, le courage de nous servir vraiment de notre entendement, de réfléchir par nous-mêmes, de nous passer de tous les tuteurs qui voudraient continuer à nous dire ce que nous devons faire alors que nous sommes des adultes majeurs. Le courage de faire des choix différents, même s’ils déplaisent. Le courage de s’affirmer au lieu de s’en remettre à ce que d’autres nous conseillent de faire.

Je parlais il y a un instant du fait que notre pays se distingue. La Suisse se distingue parce qu’elle va bien, en comparaison de beaucoup d’autres pays. Mais surtout, elle se distingue du fait qu’elle réussit à faire vivre en bonne harmonie quatre langues et plusieurs religions. Il suffit d’ouvrir un journal pour voir combien la cohabitation des langues et des religions pose problème un peu partout dans le monde. Notre solution géniale, c’est le fédéralisme avec plusieurs niveaux de pouvoir et de décision : la Confédération, 26 cantons, 2408 communes au 1er janvier dernier (- 2 l’an prochain !), à quoi il faut ajouter les millions de citoyens parmi lesquels nous nous trouvons.

Or nous, citoyens, nous allons devoir prendre une décision importante le 24 novembre prochain : allons-nous accepter ou refuser d’entrer dans un processus d’examen de ce que pourrait être une appartenance cantonale différente pour notre région ? Accepter d’entrer dans ce processus, ce n’est pas accepter d’avance une séparation d’avec le canton dans lequel nous sommes, car la véritable décision devra être prise plus tard, quand les contours d’une nouvelle solution seront précisés. C’est là qu’il faudra choisir de dire oui ou non. Pour le moment, il s’agit de décider si on veut ou non examiner ce que ça pourrait donner. Ensuite, nous jugerons si ça vaut la peine ou non.

Si vous avez deviné que les trois principes que je vous ai présentés s’appliquent au vote du 24 novembre, c’est que vous m’avez bien suivi. Ne nous aveuglons pas volontairement et sachons nous distinguer en choisissant la possibilité d’examiner ce qui sera proposé, après quoi nous utiliserons notre propre entendement, notre raison à nous, pour trancher dans un sens ou dans l’autre.

Et comme la raison se nourrit d’arguments, et non de slogans, d’insultes ou d’invectives, je vous propose deux arguments supplémentaires.

Le premier est qu’on ne règle pas un problème par la magie, autrement dit en l’escamotant. On doit l’affronter et lui trouver une solution définitive, quelle qu’elle soit. L’escamoter ne supprimera pas le problème, mais risque de le faire s’infecter à nouveau.

Le deuxième est que nous avons un devoir envers les générations futures. Si la question venait à s’envenimer à nouveau, je ne voudrais pas que nos enfants, ou les enfants de nos enfants disent de nous : comment ! en 2013, ils ont eu la possibilité d’envisager une solution différente et ils n’ont même pas essayé !

Conclusion

Chères contitoyennes, chers concitoyens, je vous ai proposé trois principes éprouvés qui sont en fait très simples et faciles à comprendre. Vous vous en servez certainement, et vous savez que c’est plus difficile dans les situations qu’on n’a pas trop envie d’affronter.

Seulement, il se trouve que l’avenir, c’est notre affaire. L’Avenir est notre affaire est le titre d’un livre de Denis de Rougement, philosophe lui aussi, qui a vécu dans le canton de Neuchâtel. Dire que l’avenir est notre affaire n’est pas dire que nous sommes maîtres de tout ou que nous pouvons tout contrôler, loin de là. Mais c’est dire que nous y avons notre part de responsabilité, c’est dire que l’avenir dépend en partie de nos choix. C’est plutôt une bonne nouvelle, dans ce pays qui valorise la liberté et l’indépendance, et dont nous fêtons le 722e anniversaire aujourd’hui. Je nous encourage à faire notre part pour contribuer à lui donner un bel avenir.

Je vous remercie de votre attention et je vous souhaite une excellente soirée.

Le coin du geek

Les vacances sont l’occasion de prendre un peu de distance par rapport au quotidien. Je vous propose deux technologies qui me font rêver.

Sans rien toucher

La première est en train d’être mise au point chez Leap Motion : pilotez votre ordinateur par des commandes gestuelles, comme dans le film Minority Report. Un petit boîtier suffit pour que votre ordinateur (ou votre lampe de bureau, si vous voulez) vous obéisse au doigt et à l’œil. C’est assez troublant. Allez voir le film de démonstration sur le site de Leap Motion. Pour la vidéo de télécommande gestuelle de la lampe, c’est ici.

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En touchant du bois

C’est beau, c’est naturel, c’est en bois. Vous pouvez choisir l’essence. Il s’agit du Groovboard, une planche avec des trous, des rainures et d’autres astuces, qui rend l’usage de l’iPad incroyablement plus agréable, à en juger par ce petit film :

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Voilà, faites votre choix, et si vous ne savez pas quoi m’offrir à Noël.. Confidence : pour le Groovboard, ma préférence va à l’exécution en prunier.

Et merci à David Sparks de MacSparky, chez qui j’ai trouvé ces merveilles.

L’adieu aux cigares

Pour fêter mon anniversaire à ma manière, j’ai décidé de m’offrir un très bon cigare, le premier depuis que j’ai arrêté d’en fumer, peu avant Noël, quand j’ai dû m’y résoudre par égard pour ma santé. Je me disais cependant que deux ou trois dans l’année porteraient moins à conséquence qu’un ou deux par jour, et je m’étais promis d’attendre mon anniversaire pour en reprendre un.

L’occasion réclamant de la qualité, j’ai acheté un Cohiba. Je l’ai allumé dans le garage, à l’abri des courants d’air. Un bel allumage, homogène, reconnaissable à la mince bague de cendre grise qui s’est dessinée. Puis je me suis installé sur la terrasse, avec un café et une grappa.

La douceur de la fumée m’a surpris. J’avais oublié que les cigares de bon diamètre sont plus moelleux que les autres. Presque une déception : j’aime le fort, le bien aromatique, le profond, mais je savais d’expérience qu’il suffisait d’attendre : après le foin vient le divin, disent les amateurs. Et après le divin, le purin du dernier tiers, sauf qu’il y a des trucs pour rattraper la situation et fumer le reste jusqu’à s’en brûler les doigts.

Autour de moi, la rumeur du vent dans les arbres, le chant de quelques oiseaux, les premières fleurs se balançant dans la brise, le soleil, déjà chaud pour la saison. Le cigare, bien construit, se consumait régulièrement, un vrai bonheur. La fumée gagnait en intensité. Que demander de plus ? Un beau moment à vivre, un moment rare. Je faisais des projets : l’an prochain, un autre, et ainsi de suite, pour marquer chaque nouvelle année. Il y aurait certainement d’autres occasions dans l’intervalle. La chaleur, la fumée et la grappa conjuguaient leurs effets pour mon plaisir. Pourtant, peu à peu, une autre idée se faisait jour : c’est mon dernier cigare, il n’y en aura plus d’autres.

Je l’ai tiré jusqu’au bout, sans regret. Quand je suis allé jeter le mégot et les cendres au compostier, j’ai respiré profondément, comme si la fumée avait réveillé des recoins de mes poumons dont je ne soupçonnais plus l’existence.

Les cigares m’ont souvent porté à des méditations – forcément fumeuses – sur la vie et la mort. Le cigare meurt après avoir livré ses arômes et sa charge de nicotine. C’était encore plus vrai de celui-ci, à cause du supplément d’irréversibilité que lui a donné ma décision mûrie au long des dernières bouffées : c’est le dernier, je dis adieu aux cigares.

Ramuz disait que c’est parce que tout doit mourir que tout est si beau. Mon dernier cigare s’est éteint après m’avoir offert un beau moment. Il a mis fin à la série de ses semblables. Je peux continuer de vivre sans eux.

Une pomme qui tombait bien

Back to blogging 4/10

Après les agendas papier, je suis passé au tout électronique en 1997 en achetant un Newton 2100, le dernier modèle de la gamme, last and least. Quelques mois plus tard, Apple décidait d’en arrêter la fabrication et le support, alors que ce merveilleux appareil était enfin parvenu à maturité.

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Un vrai bonheur, une fois digéré le prix d’achat (il était horriblement cher). Reconnaissance de l’écriture manuelle, écran confortable par sa taille, intégration parfaite de l’agenda, du carnet d’adresses , des notes et de la liste des tâches, de très bonnes applications tierces, traitement de texte et tableur corrects. Il communiquait avec les téléphones et imprimantes au moyen de câbles, et ça fonctionnait. La gestion des mails était bonne, la navigation sur le web était possible, mais primitive. Son écran noir et blanc (gris foncé sur gris clair, disons) gérait mal les images. Le Newton ne lisait pas les MP3 et se contentait de jeux simples (échecs, backgammon, etc.). Mais on n’en demandait pas tant en 1997. Personne ne savait ce que WiFi veut dire, et les ports USB étaient encore à venir. Mais il y avait deux logements pour des cartes dont j’ai oublié le nom, ajoutant des fonctions ou de la mémoire.

J’ai beaucoup travaillé avec cette machine. Je l’ai ressortie hier de son tiroir pour essayer de la remettre en route. J’ai introduit quatre piles neuves et c’est reparti, j’ai retrouvé mes fichiers, mes notes de l’époque. En revanche, quand j’ai voulu régler la date et l’heure, je suis tombé sur une impossibilité : un bug du système d’exploitation fait que la machine cale au-delà du 5 janvier 2010 à 18:48:31. Il y a des patches de correction que je n’ai pas eu le temps d’appliquer, car pour cela il faut aussi remettre en route un vieux mac doté des ports capables de communiquer avec le Newton. Ce sera pour une autre fois peut-être.

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La nostalgie du Newton ne touche pas que moi. Le site United Network of Newton Archive (unna.org) continue d’être maintenu par quelques passionnés, et on trouve des émulateurs Newton pour divers systèmes d’exploitation.

La clarté des principes

Ce matin, j’ai entendu un juriste s’exprimer clairement. La discussion portait sur la récente ordonnance du Conseil fédéral fixant au 1er janvier 2013 l’entrée en vigueur de l’article constitutionnel sur les résidences secondaires.

L’invité du Journal du matin de La Première, l’avocat Michel Rossinelli, a rappelé quelques principes. L’ordre juridique est hiérarchisé, en ce sens que la Constitution prime sur les lois, et les lois sur les ordonnances. Pas question donc que le Conseil fédéral puisse, par une ordonnance, modifier une disposition constitutionnelle. C’est une « totale illusion juridique » car une telle décision politique « pragmatique », prise sous la pression, conduira à beaucoup de désillusions, la situation étant tout à fait claire en cas de recours. En effet, le Code civil définit ce qu’est une résidence secondaire et l’annexe de l’ordonnance fixe la liste des communes comptant plus de 20% de résidences secondaires. Il ne sera pas difficile à un juge de trancher en rappelant que l’article constitutionnel prime sur l’ordonnance.

Quel bienfait d’entendre un juriste rappeler clairement qu’il faut respecter la constitution. Cela dit, j’imagine que d’autres juristes signaleront que l’article constitutionnel prévoit des dispositions transitoires (article 197, chiffre 8) stipulant que « les permis de construire des résidences secondaires qui auront été délivrés entre le 1er janvier de l’année qui suivra l’acceptation de l’art. 75a par le peuple et les cantons et la date d’entrée en vigueur de ses dispositions d’exécution seront nuls« . Le champ serait-il libre jusqu’au 31 décembre de cette année, alors même que l’article 75b, lui, est entré en vigueur le 11 mars dernier ? On notera de surcroît le flou dans la numérotation des articles: l’initiative parle de l’art. 75a alors que, dans la Constitution fédérale, c’est l’article 75b… Bonjour la clarté.

Les initiants sont donc responsables de ces incertitudes, mais le Conseil fédéral et les Chambres n’ont pas toujours montré un respect sans borne de la volonté populaire. Je me souviens d’avoir voté sur un référendum à propos de l’introduction de l’heure d’été. Le 28 mai 1978, le peuple et les cantons ont refusé, à une majorité de 52,1%, de donner au Conseil fédéral la compétence d’introduire l’heure d’été. Les paysans avaient convaincu la population que le respect du sommeil des vaches l’emportait sur d’hypothétiques économies d’énergie. Qu’importe ? Deux ans plus tard, l’affaire était entendue et l’heure d’été introduite à partir de 1981, le Parlement ayant conclu que c’était devenu nécessaire, puisque l’Allemagne et l’Autriche l’avaient introduite entre-temps. Mais on n’a pas jugé utile d’inviter le peuple à se prononcer à nouveau.

Jardin des contes

De retour d’un beau moment à Bienne: une heure avec Ariane Racine, conteuse, qui a déployé ses histoires du Décaméron dans le jardin de la villa Elfenau. On y accède par un petit pont à partir de la Promenade de la Suze. Quelques chaises disposées entre la maison et un étang où plongent des canards. Un paon se promène, dédaigneux, non loin de là. La rumeur de la ville est proche, on entend les trains passer. Une heure d’histoires pendant que, lentement, la nuit vient prendre possession des lieux. Un jardin aux arbres immenses, aux buissons entre lesquels des sentiers se faufilent. Une quinzaine de privilégiés ont choisi de venir écouter Ariane, accueillis par Eric et Albane, qui offre à chacun un verre de Marsala rafraîchi dans de l’eau de source.
«Cela se passe dans les collines de Toscane, en été, à l’aube de la Renaissance, alors que la peste sévit en ville et partout», dit Ariane. Cela se passe très bien aussi un 11 mai à Bienne dans le jardin de la villa Elfenau, alors que d’autres pestes continuent de sévir un peu partout. Une soirée estivale honorée par les oiseaux et un chat qui, lui aussi, est venu écouter les contes, lové sur une chaise au premier rang.