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La philosophie religieuse

Voici le dernier billet de la série consacrée à la pensée de Léon Chestov. Les précédents sont, dans l’ordre La foi, la raison et l’esprit critiqueAu centre d’EdenLe terrain des faits et La raison, quelle autorité?

La philosophie religieuse

Après les développements évoqués dans les billets précédents, on comprend que, pour Léon Chestov, la philosophie religieuse, s’il doit y avoir quelque chose qui porte ce nom, n’a rien à voir avec la recherche des vérités universelles et nécessaires. La philosophie religieuse ne s’arrête pas non plus à la lettre du texte biblique pour s’engager dans une recherche sans fin qui en oublie le sens ; elle ne regarde pas en arrière pour éviter la paralysie de la pensée; elle ne cherche pas à comprendre la différence entre le bien et le mal. Mais peut-on encore appeler philosophie une recherche qui se détourne du savoir? Elle est pourtant une recherche active, une lutte suprême pour surmonter la peur de Dieu en faisant taire les mensonges, pour retrouver la liberté originelle et le «voici, c’était très bon» d’avant la Chute, quand l’exercice de notre raison ne nous avait pas encore réduits à nous contenter d’un bien impuissant et d’un mal destructeur; quand elle ne nous avait pas encore privés de la participation à l’œuvre créatrice de Dieu, ni assommés par l’écrasante et fausse évidence que ce qui est est de toute éternité et qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Maintenant s’éclaire la parole de Paul disant que la sagesse des hommes est folie aux yeux de Dieu.

Le plus sage des hommes fut le plus grand des pécheurs, ainsi que le perçurent tous deux Kierkegaard et Nietzsche pourtant si dissemblables. Tout ce qui ne vient pas de la foi est péché.

Chestov, Athènes et Jérusalem, p. 38

Le tragique est qu’il est tout à fait possible de créer une religion à l’aide des vérités mortelles, dans les limites de la raison, et de la couronner par une éthique sublime. Mais Dieu n’y sera pas, car pour le rejoindre, il faut aller vers une autre source de vérité, celle que la Bible appelle la foi,

qui est cette dimension de la pensée où la vérité s’abandonne sans crainte, joyeusement, à l’entière disposition du Créateur: que Ta volonté soit faite!

Chestov, Athènes et Jérusalem, p. 36

On va vers la foi en tournant le dos aux charmes de la raison et à son cortège de contraintes physiques et morales. Il y a dans l’Écriture cette promesse que chacun recevra selon sa foi (Matthieu 8.13) — une promesse qui ne contraint pas, qui n’a rien de séduisant pour la raison et n’obtiendra jamais l’approbation de l’éthique chez les ressortissants d’Athènes. En revanche, ceux qui ont quelque racine en Jérusalem sont sans doute mieux disposés à entendre cette autre promesse sidérante pour la raison :

Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et cela vous sera accordé.

Marc 11.24

Et pourtant, dans le Notre Père, nous lui demandons « Que ta volonté soit faite » ! Un paradoxe de plus, qui ne peut se résoudre que dans une démarche de foi.

Faire demi-tour

Si l’arbre de la connaissance est une impasse mortelle, comment faire demi-tour ? Pourrons-nous déjouer la garde des chérubins et la flamme de l’épée qui tournoie pour accéder de nouveau à l’arbre de vie? Qu’est-ce que cette vie-là? À quoi ressemble-t-elle? Et si jamais nous nous trouvions en situation de consommer son fruit, ne devrions-nous pas au préalable nous désintoxiquer du poison que nous avons absorbé avec la connaissance? Est-ce possible, au moins un peu?

Oui, mais à condition de se rapporter à un nouveau type d’humanité, ou à une humanité refondée sur des bases différentes de celles qui ont été héritées depuis les origines. Adam lui aussi était appelé fils de Dieu (Luc 3.38). Mais il a fait fausse route et, avec lui, tous ses descendants sinon par le sang, du moins par la disposition d’esprit qui provient de l’arbre de la connaissance. Nous pouvons retrouver le chemin de la vie. Pour cela, il faut un nouvel Adam, un nouveau fils de Dieu. Selon la première lettre aux Corinthiens, cet homme nouveau, c’est Jésus-Christ:

«Le premier homme, Adam, devint une âme vivante. Le dernier Adam est devenu un esprit vivifiant».

1 Corinthiens 15.45

Il n’est pas indifférent que cette affirmation figure dans un chapitre où il est question de la résurrection. La mort est venue par la faute d’Adam, et c’est par Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts, que la résurrection devient possible. La mort du Christ et sa résurrection ouvrent un chemin de salut pour les hommes qui décident de marcher à sa suite, qui cherchent Dieu, reconnaissant qu’en référence au Bien de Dieu, ils sont radicalement insuffisants, pécheurs, perdus. Jésus est mort pour ces péchés, réglant tout ce passif envers Dieu pour ceux et celles qui se mettent dans le chemin qu’il a ouvert.

La parabole du fils prodigue donne une image de la situation de l’homme. Il a dépensé tout son héritage en menant grand train dans le monde ; prenant la mesure de sa ruine et de son échec, il retourne, honteux et confus, à la maison de son père, qui le reçoit à bras ouverts. Le «second Adam» a rétabli les possibilités que le premier a gâchées: la vie, l’innocence, le compagnonnage avec Dieu, la promesse de la résurrection et de la vie éternelle dans un corps aux caractéristiques différentes du nôtre. Tout homme et toute femme peuvent devenir fils adoptif, fille adoptive du Père, frère ou sœur de Jésus, «mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui le trouvent» (Matthieu 7.14).

Cela passe par un changement de mentalité, ce que Platon appelait une conversion de l’âme: au lieu de s’enfoncer toujours davantage dans le monde, elle fait demi-tour vers la lumière et le Bien, autrement dit vers Dieu.

Qu’est-ce que la Chute sinon la poursuite d’une vérité et l’assurance de l’avoir trouvée, la passion pour un dogme, l’établissement dans un dogme? Le fanatisme en résulte — tare capitale qui donne à l’homme le goût de l’efficacité, de la prophétie, de la terreur — lèpre lyrique par laquelle il contamine les âmes, les soumet, les broie ou les exalte… »

E.M. Cioran, Précis de décomposition, 1949

écrit Cioran, qui se sent plus rassuré dans la compagnie des fainéants et des sceptiques que dans celle des convaincus qui veulent agir. Notons en passant que la transmission du péché originel, si choquante soit-elle pour notre sens de la justice, prend du sens si nous la comprenons non comme une aberration génétique, mais comme la manière dont nous avons appris à vivre, à penser et à croire que c’est par nos propres forces, par le moyen de la connaissance que nous pourrons nous en sortir et nous sauver nous-mêmes. Et si la stérilité de nos existences et la rareté de nos moments de bonheur et de plénitude tenaient à cette attitude tellement bien apprise que nous n’en imaginons pas d’autre possible?

Pétrifiés par nos origines

Aujourd’hui, quand on se retourne pour regarder en arrière, on trouve les théories modernes de l’origine de l’univers, le Big Bang et tout le discours de la théorie de l’évolution à partir des soupes prébiotiques et de la réunion fortuite des conditions permettant l’émergence des premières formes de la vie — après quoi Darwin explique que la lutte pour la survie sélectionne automatiquement les formes les plus performantes, et ainsi de suite. Le regard braqué sur ces idées, nous nous découvrons nous aussi un peu soupe prébiotique, fascinés par l’humilité de nos origines, par notre parenté avec les singes et, somme toute, avec beaucoup d’autres animaux, car nous sommes aussi des mammifères. Mais si la chaîne des causes qui nous ont finalement conduits à exister fait ainsi apparaître que nous ne sommes que des animaux, certes doués de raison, certes plus évolués que nos cousins, certes munis d’un cerveau plus complexe et plus performant, alors nous devons conclure que nous ne valons pas plus que les représentants des autres espèces. En forçant à peine le trait, nous pourrions encore franchir la barrière de la vie et nous reconnaître dans les objets inanimés, dans les choses, avec lesquels nous partageons des points communs, car nous sommes tous poussières d’étoiles et notre corps contient des atomes de carbone, comme les pierres. Remonter à l’origine et à ce que la science moderne nous permet de reconnaître comme causes de ce que nous sommes, c’est effectivement nous retrouver pétrifiés. Seul le récit de la Genèse dit simultanément que nous sommes poussière (Genèse 3.19) et que nous sommes animés d’un souffle vital, d’une âme vivante qui vient directement de Dieu (Genèse 2.7).

«Et pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes ce qui est juste?», demande Jésus (Luc 12.57). Si Dieu nous a faits de peu inférieurs aux anges (Psaume 8.6), il n’est pas question que nous nous laissions transformer en bêtes.

Sans vouloir passer pour un fanatique des théories du complot, j’estime qu’il faut continuer de poser les questions de Chestov. Qui donc a intérêt à ce que nous soyons transformés en pierres? Pourquoi veut-on que Socrate soit mort par la ciguë de toute éternité? Qui nous soumet à ce genre de discours? Qui veut nous ligoter par des raisonnements imparables? Qui veut absolument nous forcer à regarder en arrière pour nous mettre le nez dans le caca biotique de nos humbles origines afin de nous y réduire et de désamorcer toute tentative de penser autrement? Ajoutez à cela le monde hypermédiatique dans lequel nous baignons, qui, avec ses flashs et ses excès de lumière, son accent exclusif sur l’extériorité, nous enchaîne à l’apparence plus sûrement que les raisonnements d’Aristote et d’Épictète, dont tout le monde se contrefout, jusqu’à ôter aux pierres que nous devenons la conscience qu’elles tombent. La voix du monde est là, multiforme, omniprésente. Libérale ou autoritaire, peu importe : c’est toujours elle qui parle, sans même qu’il faille supposer une volonté délibérée d’imposer ce discours. C’est un procès sans sujet qui fonctionne de lui-même, dans lequel on est pris, qu’on essaie de saisir et de comprendre, mais sur lequel personne n’a vraiment de pouvoir. À hauteur d’homme, sans recours possible à la transcendance, la fermeture est totale. Plus de décentration possible, plus de méta-position envisageable : on reste collé aux dimensions de l’expérience, du visible, des faits et des lois qui gouvernent cet ordre-là, dans l’incapacité de se référer à ce qu’on ne connaît pas, ou plus. Orwell avait pressenti ce type d’enfermement quand il a décrit la société totalitaire de 1984, où tout le monde est filmé et surveillé en permanence, où le pouvoir trafique le langage, simplifiant le vocabulaire, généralisant l’usage des oxymores («la guerre, c’est la paix»; «la liberté, c’est l’esclavage»), supprimant les synonymes et tous les termes capables de nommer l’interdit pour rendre littéralement impensables les concepts indésirables, par exemple celui de liberté. Le lecteur jugera si la culture de notre temps va ou non dans cette direction.

Il est terrible de souffrir en sachant que ce qu’on endure est injuste et bafoue ce à quoi on croit. Mais il est encore plus terrible de souffrir les mêmes choses, sans pouvoir les dire et les penser, sans le recours de la foi qui donne le moyen de prendre position et de nier ce qui paraît l’évidence. Comment résister, sans cela, à une société et à une politique qui se transforment en destin pour l’ensemble de la population, comme l’ont fait les deux grands totalitarismes du XXe siècle?

Vivre dans les paradoxes

Chestov nous coince dans une alternative dont les deux termes paraissent aussi peu enviables l’un que l’autre. D’un côté, la connaissance vue comme un poison, une voie de perdition, une manière de s’enfoncer complètement dans la logique mortelle de la Chute. De l’autre, la vie de la foi, qui refuse de se laisser enfermer dans les chaînes de la nécessité, qui refuse de regarder en arrière, qui définit la pensée véritable comme ce qui regarde en avant dans une confiance aveugle en un Dieu imprévisible — un Dieu qui ne se laisse intimider par aucune valeur suprême, même celle de la justice, puisqu’il aveugle les uns, éclaire les autres, choisissant souverainement qui il va sauver, qui il va perdre ou réprouver.
Faire sauter cette alternative pour ouvrir d’autres chemins, cela ne va pas de soi. Il faudrait conjuguer deux choses : le fait que nous vivons dans le régime de la Chute et le fait que nous sommes capables de maîtriser la nature par la connaissance scientifique, au moins en partie. Devons-nous renoncer à cette connaissance et à cette maîtrise parce que nous vivons un temps nouveau, ouvert par la révélation de Dieu en Jésus-Christ? Travailler dans le registre du savoir, est-ce déchoir et renoncer au salut?

La simplification, qui tranche et coupe dans la complexité des choses, exerce toujours une certaine fascination. Elle dit ce qu’on a à faire, elle dit ce qui ne doit pas être fait, et c’est rassurant en un sens, même si, en un autre sens, c’est tout à fait angoissant en raison des choses auxquelles elle oblige à renoncer.

Pascal a toujours considéré qu’il y avait deux ordres, celui de la connaissance et celui du cœur, autrement dit de la foi, qui «a ses raisons que la raison ne connaît point; on le sait en mille choses». Dirons-nous que chacun de ces ordres a sa légitimité propre, d’un côté le domaine du savoir et de la science, gouverné par la raison et la nécessité ; de l’autre le domaine de la foi, personnel, privé, où l’on est libre de penser ce qu’on veut jusqu’à décréter que la raison n’y a plus cours? N’est-ce pas quelque peu schizophrène? Quel est le référentiel le plus important? Est-ce le cadre rationnel, assorti d’une enclave, le domaine privé de la foi, régi par une législation particulière, différente de la loi commune, ou est-ce le cadre de la foi et de la relation à Dieu qui admet, par pure charité, un registre séparé dans lequel on peut utiliser la raison et tabler sur la nécessité, dont nous savons qu’elles sont illusoires dans l’absolu, mais tellement utiles pour vivre ici et maintenant? Je penche pour ce deuxième cas de figure, mais les arguments de Chestov sont forts. Sa radicalité est séduisante, mais je me demande comment elle s’accommode des hommes, des techniques et de la vie au quotidien.

Nous devons vivre dans le relatif au nom d’une exigence absolue, mais il est difficile accorder les deux choses. Dans tous les cas, l’essentiel est de refuser d’absolutiser la voie de la raison et de la nécessité. Mais la tentation inverse, l’absolutisation du point de vue de la foi, comporte des dangers très problématiques. Certains fondamentalistes rêvent de la mise en place d’un «régime chrétien» ou d’une «politique chrétienne», persuadés qu’il faut faire advenir le règne de Dieu sur la terre, puisque l’on prie le Notre Père en disant «que ton règne vienne», c’est-à-dire, en traduisant littéralement la version anglaise: Thy kingdom come, que ton royaume vienne! Chestov ne paraît pas favorable à de tels projets. Il est trop fasciné par la position solitaire de Pascal, par son aspect «à contre-courant» pour sacrifier à de telles sirènes.

Un chrétien peut-il accepter de vivre partiellement dans l’ordre de la Chute en utilisant la connaissance du bien et du mal, la connaissance tout court, la science, la recherche des lois universelles et nécessaires? Est-ce légitime aux yeux de Dieu, ou doit-il au contraire s’en abstenir? La clé est probablement l’incarnation, la double nature humaine et divine de l’individu renouvelé par la relation rétablie avec Dieu par le Christ: à chacune son «ressort», son domaine de compétence, soit qu’on les juxtapose, soit qu’on les hiérarchise. Mais n’est-ce pas déplacer le problème au prix d’une scissionlégitimement à l’intérieur même de la personne entre sa part humaine et mondaine et sa part spirituelle? Jusqu’où devons-nous être cohérents?
À vous de répondre.

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Le terrain des faits

Troisième lieu clé de la pensée de Léon Chestov, le terrain des faits. Nous avons déjà évoqué les deux premiers: le taureau de Phalaris et le jardin d’Eden.

La tyrannie des faits

Le mot «fait» est de ceux qui mettent fin à toute discussion, à toute contestation. Un fait est un fait. Incontournable, inamovible. Tous les hommes sont mortels, voilà un fait. Que dire alors de ceux qui pleurent un être aimé? Ne devraient-ils pas plutôt prendre acte du décès et passer à autre chose? Ainsi pensent les tenants du fait. Ils soulignent sa dureté, son caractère tranchant, décisif. Si le fait est avéré, on ne discute plus, et la sagesse consiste à s’y plier, que cela plaise ou non. Les faits sont têtus. Un fait vaut mieux que mille théories. Quand on affirme des choses qu’il n’est pas possible de confronter aux faits, on quitte le terrain de la science et on se condamne à des discours sans doute intéressants, mais indécidables et vides.
Les faits sont tyranniques parce qu’ils nous forcent et nous contraignent. Dûment établis, ils confirment la théorie, obligent le contradicteur à se taire et conduisent le meurtrier en prison. Le droit le plus haut, c’est celui du fait. Sans doute un fait doit-il être dégagé de la masse des données de la conscience pour être reconnu comme tel ; autrement dit, il suppose des normes, donc une théorie préalable. Quoi qu’il en soit, il exerce une fascination, il hypnotise même, comme s’il était l’instance suprême en matière de vérité.

Reprenons l’exemple de Socrate: il est mort après avoir été empoisonné à Athènes. Quiconque est conduit par sa seule raison doit s’incliner devant ce fait et ne sera tranquille que lorsque sa raison lui aura garanti que nulle force au monde ne pourra le détruire. Il est vrai à jamais que Socrate a bu la ciguë ; ce fait, qui ne s’est produit qu’une seule fois, devient une vérité définitive, puisque tout ce que l’âme conçoit selon la raison, dit Spinoza, elle le conçoit sous un même caractère d’éternité ou de nécessité, et avec la même certitude.

Curieux destin d’un événement qui n’est après tout qu’un fait d’expérience! Comment se peut-il tout à coup qu’une expérience particulière donne naissance et garantisse une vérité éternelle? C’est contraire à tant de théories de la connaissance que l’on se demande comment on a pu établir cela. Comment fait unique suffit-il à créer une loi? Et pourtant, note Chestov, la mort de Socrate prend l’allure d’une vérité éternelle, garantie par la nécessité.

La nécessité n’est pas regardante. Le fait que mon chien soit mort empoisonné a exactement le même statut que la mort de Socrate. On aura beau dire que Socrate était le plus sage des hommes, une personne exceptionnelle, un maître extraordinaire : sa mort est un fait qui a la même importance et la même garantie que la mort de mon chien ou celle du renard que j’ai vu écrasé hier sur le bord de la route. La nécessité est parfaitement indifférente à la qualité de Socrate et à quoi que ce soit, d’ailleurs.

Le psalmiste et le philosophe

À l’opposé, quand l’auteur du De profundis crie vers Dieu, déplorant la dévastation de Jérusalem, il refuse d’oublier cette ville qui n’est plus que ruines. Toute sa pensée et toutes les vérités qu’il obtient ne sont tournées ni vers le donné, ni vers ce qui «est», ni vers ce qu’on peut voir, mais vers quelque chose à quoi tout cela est soumis. Peu lui importent les faits, le donné et l’expérience: le fait a commencé un jour, et il aura une fin. L’auteur du psaume ne voit-il pas que Jérusalem n’existe plus ? Ne devrait-il pas se rendre à l’évidence, sécher ses larmes et agir d’une manière conforme à la réalité, conforme aux faits? Et ceux qui rêvent? ceux qui prient? ceux qui refusent l’évidence? N’y a-t-il pas quelque folie à faire comme si les faits n’étaient pas là, présents, palpables, pénibles, terrifiants même? Mais non, le psalmiste prie, supplie, espère, implore le pardon, et s’attend à la restauration d’Israël.

Psaume 130 Chant des montées.

Du fond du gouffre, je fais appel à toi, Eternel!
Seigneur, écoute-moi!
Que tes oreilles soient attentives
à mes supplications!
Si tu tenais compte de nos fautes, Eternel,
Seigneur, qui pourrait subsister?
Mais le pardon se trouve auprès de toi
afin qu’on te craigne.
J’espère en l’Eternel de toute mon âme
et je m’attends à sa promesse.
Je compte sur le Seigneur
plus que les gardes n’attendent le matin,
oui, plus que les gardes n’attendent le matin.
Israël, mets ton espoir en l’Eternel,
car c’est auprès de l’Eternel que se trouve la bonté,
c’est auprès de lui que se trouve une généreuse libération.
C’est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.

Psaume 130, traduction Segond 21

Le philosophe, lui, cherche à comprendre. La première grande loi de la philosophie telle que Spinoza l’énonce, c’est ne pas rire, ne pas se lamenter et encore moins maudire, mais comprendre.

Pour porter dans cet ordre de recherches la même liberté d’esprit dont on use en mathématiques, je me suis soigneusement abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les prendre en pitié ou en haine ; je n’ai voulu que les comprendre.

Spinoza, Traité politique, I §4

Qui travaille selon la raison considère la vie, le monde, l’homme, les faits sous le double caractère de l’éternité et de la nécessité. La véritable philosophie s’attache à comprendre, et cela lui suffit.

En revanche, pour Chestov, la maxime selon laquelle il faut comprendre au lieu de rire, se lamenter ou maudire, abroge purement et simplement l’interdiction biblique de consommer les fruits de l’arbre de la science. Elle constitue aussi une «réponse raisonnable» au De profundis ad te, Domine, clamavi qui, lui, n’est pas manifestement pas conduit par la seule raison. Dans un monde régi par Ananké, il ne restera plus à l’homme qu’à développer une éthique autonome qui lui enseignera à obéir aux lois éternelles et nécessaires qu’il découvre. Il accomplira son devoir d’un cœur léger car, conduit par la seule raison, il sera persuadé que c’est là le plus grand bien. Voilà les normes de la philosophie authentique.

Platon, le terroriste aux questions insupportables

Le problème, relève Chestov, c’est qu’on ne se demande guère d’où viennent ces normes et pourquoi nous leur accordons une telle importance. On ne se demande pas non plus si les faits sont bien ce que nous recherchons, si c’est d’eux dont nous avons vraiment besoin. On ne se demande pas s’ils ne sont pas, au fond, le paravent qui dissimule de tout autres exigences de l’esprit. Certains philosophes, il est vrai, ont considéré que les faits étaient une matière brute qui ne fournit pas la vérité par elle-même. Mais les plus radicaux refusent que les faits et la nécessité soient le fond du réel. Ils supposent qu’ils n’ont cours que dans une région particulière du réel et soutiennent que s’y conformer exclusivement rend aveugle à d’autres dimensions.

Platon, encore lui, a montré que ce que nous prenons pour le vrai et le concret n’est peut-être finalement pas plus réel qu’un rêve ou une illusion. Il savait bien que les résidents de la caverne étaient capables de prévoir des choses, d’anticiper des phénomènes, qu’ils étaient des spécialistes, des sages à qui on ne la fait pas, attentifs à l’expérience et à l’observable. Mais toutes ces choses trop visibles aveuglent l’intelligence, cet œil de l’âme capable de «voir» au-delà des apparences.

Platon est une sorte de terroriste qui ne cesse de poser la question insupportable: et si tout ce que nous prenons pour l’univers du fait et de l’expérience n’était que la peau du réel, un simulacre fort bien fait auquel nous nous laissons prendre, une illusion qui nous fait plaisir, une façon de voir qui nous permet de nous reposer enfin ?

À suivre !

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Au centre d’Eden

Ce billet est le deuxième d’une série consacrée à la manière cont Léon Chestov considère les relations entre la philosophie et le christianisme. Le premier est ici.


Pour Léon Chestov, la critique de la raison la plus radicale ne se trouve pas dans la Critique de la raison pure de Kant, mais dans la Bible, au livre de la Genèse. Suivons-le donc dans le deuxième lieu clé de sa pensée.

Jan Brueghel l’Ancien et Peter Paul Rubens, Le Jardin d’Eden et la chute de l’homme. Mauritshuis, The Hague. Wikimedia

Rappelons qu’au milieu du jardin d’Éden poussent deux arbres tout à fait particuliers, spécialement désignés: l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse 2.9). Le second fait l’objet d’un interdit assorti d’une mise en garde:

L’Éternel Dieu donna ce commandement à l’homme : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.

Genèse 2.16-17

Armés de notre bonne grosse psychologie, nous nous disons que si Dieu avait voulu faire exprès de donner envie à l’homme de transgresser son commandement, il ne s’y serait pas pris autrement, et que le serpent a eu ensuite partie facile pour convaincre le premier homme et la première femme de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Mais là n’est pas le point. C’est la présence simultanée de ces deux arbres qui constitue la critique la plus radicale de la connaissance et de la raison. La fameuse «pomme», c’est le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, qu’Adam et Ève consomment, après quoi «leurs yeux s’ouvrirent» (Genèse 3.7). Prenant alors conscience de leur nudité, ils cherchent à rattraper la situation par divers artifices: ils se cachent et se fabriquent des vêtements de feuilles. Mais cela ne suffit pas. Connaissant effectivement le bien et le mal, éprouvant aussi leur insuffisance et leur solitude par rapport à ce savoir trop grand qui tombe sur eux et par lequel ils se sentent condamnés, voilà que Dieu les chasse hors d’Éden et poste,

à l’est du jardin d’Éden, les chérubins et la flamme de l’épée qui tournoie, pour garder le chemin de l’arbre de vie

Genèse 3.22

afin d’éviter qu’ils ne mangent de l’arbre de vie et ne vivent éternellement (Genèse 3.23). N’y voyons pas un mouvement de jalousie qui viserait à empêcher que l’homme accède à la vie éternelle, mais une mesure de précaution ménageant la possibilité d’une autre histoire que celle dans laquelle Adam et Ève se sont engagés, comme si la solution la moins tragique était encore qu’ils meurent, après quoi la Bible raconte ce que Dieu a fait pour essayer de rattraper la situation et sauver l’humanité.

La connaissance est-elle mortelle ?
Soulignons que le texte de la Genèse parle de la connaissance du bien et du mal, au moyen de laquelle l’homme a choisi de devenir autonome en fixant pour lui-même des normes choisies par lui-même. En cela consiste sa liberté si chère et si chérie. C’est l’acte de naissance de l’éthique ou de la morale, comme on voudra : les deux termes sont équivalents.

L’homme est devenu “comme l’un de nous pour la connaissance du bien et du mal”

Genèse 3.22

dit Dieu, capable de décider librement du bien et du mal, capable de choisir ses valeurs indépendamment de ce qui est bien ou mal aux yeux de Dieu — mais aussi de chercher à retrouver la volonté de Dieu pour s’y conformer.

Je doute qu’Adam et sa descendance eussent été condamnés à mener, dans leur «innocence», des existences éternelles d’imbéciles heureux, puisque la mission de croître, de se multiplier et de se soumettre les animaux et la création a été donnée avant la rupture provoquée par la désobéissance première (Genèse 1.28). Mais parce que nous faisons partie de l’humanité et que, d’une certaine manière, nous sommes tous descendants du premier homme et de la première femme, nous avons hérité de la connaissance du bien et du mal et nous devons nous en accommoder, alors même que notre «bien» se tourne en mal et que nous sommes trop souvent incapables de faire le bien que pourtant nous discernons et voudrions faire.

De plus, la mise en garde de Dieu à propos de l’arbre de la connaissance nous place devant une équation déplaisante : connaissance = mort. Elle signale un ordre qui n’appartient qu’à Dieu, qui est «saint» en langage judéo-chrétien, auquel il vaut mieux ne pas toucher, sans quoi on s’expose à des conséquences douloureuses. On trouve des situations analogues dans l’interdiction faite aux sacrificateurs de fabriquer pour leur propre usage le parfum réservé aux sacrifices d’adoration (Exode 30.37-38), ainsi que dans le malencontreux épisode où un homme non consacré a cru bon de retenir l’Arche de l’alliance qui menaçait de tomber d’un char, et qui a été tué sur le coup (2 Samuel 6.1-10).

Cultiver l’arbre de la connaissance
Le concept de connaissance s’est étendu bien au-delà de la morale à partir du moment où l’homme a dû produire par ses propres forces ce dont il jouissait gratuitement en Éden. Travailler, c’est transformer ce qu’on trouve dans le monde en fonction d’une idée. C’est plus facile quand on connaît les lois de fonctionnement des phénomènes naturels. La Bible ne condamne pas la connaissance scientifique ou la technique en tant que telles ; après tout, si l’homme a reçu de Dieu la tâche de dominer sur toute la terre, n’avait-il pas intérêt à développer ses connaissances pour le faire plus efficacement ?

Peut-on cultiver l’arbre de la connaissance, et de quels fruits est-il capable ? Telle est la question que les philosophes se sont posée, en reléguant au rang des éléments secondaires le fait qu’elle porte sur le bien et le mal. À les lire, on a l’impression que, dans cette histoire, Dieu a menti comme s’il avait voulu cacher à l’homme quelque chose de très important (la connaissance) pour le maintenir dans la dépendance, alors que le serpent a dit la vérité. Ève et Adam ont donc bien fait de désobéir en mangeant le fruit:

La femme vit que l’arbre était bon à manger, agréable à la vue et propre à donner du discernement. Elle prit de son fruit et en mangea; elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea.

Genèse 3.6
Bas relief en marbre de Lorenzo MaitaniCathédrale d’Orvieto montrant Ève et l’arbre

Cette perspective oublie que la connaissance, dans le récit de la Genèse, relève moins d’une intuition que d’une décision. Elle n’est pas la réception d’une vérité jusque-là cachée, mais la capacité de déterminer soi-même ce qui est bien et mal, que cela s’effectue dans une démarche éthique ou dans une décision arbitraire. Mais les philosophes vont interpréter cette connaissance comme la capacité de distinguer entre le bien et le mal. Comme on distingue sa gauche de sa droite, on est capable de reconnaître le bien comme bien, le mal comme mal. On renverse alors complètement la donne, car le bien et le mal deviennent du même coup supérieurs à Dieu. Autrement dit, on pose des valeurs absolues qui, dans l’échelle de l’excellence et de l’être, se situent au-dessus du Dieu créateur de toute chose. Il reste assurément capable de les distinguer, mais il est contraint de se soumettre au bien. Une telle idée n’est plus compatible avec l’économie du texte biblique, mais elle a fait des petits dans l’histoire de la philosophie.

Si la révélation biblique doit être prise au sérieux, alors c’est Dieu qui décide souverainement du bien et du mal. Il n’y a aucune raison que nous en fussions capables, devenus semblables à lui, et qu’il ne le soit pas. Le bien est ce que Dieu décide, et si cela n’est pas le bien à mes propres yeux, je dois m’en arranger. Trois possibilités : ou je m’en remets à son point de vue, ou je lui oppose le bien selon moi-même et m’oppose donc à lui, ou je nie Dieu lui-même dans une position athée. Il n’y a pas de quatrième possibilité, car me référer à un bien qui serait supérieur à Dieu lui-même revient à élaborer métaphysiquement ma propre idée du bien pour la poser en prétendu absolu.

Ainsi, les philosophes ont moins considéré l’accession de l’homme à l’autonomie morale que la connaissance qui nous rend capables, soi-disant comme Dieu, de nous rapporter au Bien absolu et de le distinguer du Mal. Bientôt, la connaissance ne sera plus seulement la capacité de discriminer entre Bien et Mal ; elle deviendra intuition de l’absolu. Chez Spinoza, c’est le troisième genre de connaissance, une science intuitive qui donne accès à l’essence même des choses. Dans sa perspective, la Chute n’a pas été une catastrophe, mais une chance, une évolution majeure : l’homme a quitté l’état d’innocence (autant dire de bêtise et de soumission) pour accéder à la raison grâce à laquelle, quand on connaît la vérité sur quelque chose, on en sait autant que Dieu, car

n’y ayant qu’une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu’on en peut savoir.

Descartes, Discours de la méthode, seconde partie.

Au lieu de chute ou de péché, on ferait mieux de parler de victoire: le fruit défendu, c’est la raison, grâce à laquelle nous allons pouvoir tout connaître et tout maîtriser. L’homme a gagné le gros lot, et non la désolation, la mort, la culpabilité et l’éloignement de Dieu.

Qu’importe d’ailleurs que nous nous éloignions de Dieu : si nous pouvons être comme lui, nous pouvons aussi très bien nous passer de lui. Et, de fait, tout le monde veut connaître, tout le monde pense qu’il n’y a de salut que dans la connaissance et la science, grâce aux applications techniques qu’elle permet et à la sagesse qu’on tire de la philosophie. Socrate voulait connaître l’essence des valeurs morales, Platon voulait contempler les Idées éternelles, Aristote parvenir à la science de toute chose. Comment le leur reprocher puisqu’ils étaient grecs et ne connaissaient pas le récit de la Genèse ? Mais c’est pareil pour les philosophes qui le connaissent : eux aussi ont choisi la connaissance, désiré la connaissance de l’absolu, voulu découvrir des lois universelles et tellement nécessaires que Dieu lui-même ne pourrait que leur être soumis.

Chestov conclut ainsi:

Le serpent n’a pas trompé l’homme. Les fruits de l’arbre de la science du bien et du mal, c’est-à-dire comme nous l’a expliqué Hegel, la raison qui extrait tout d’elle-même, sont devenus les principes de la philosophie pour tous les temps.

Chestov, Athènes et Jérusalem, p. 121.

Reste un troisième lieu chestovien à visiter : ce sera le terrain des faits.

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La foi, la raison et l’esprit critique

Pour ceux qui estiment que la foi chrétienne est incompatible avec l’esprit critique, je renvoie au billet La foi et l’esprit critique.

Je vous propose aujourd’hui de poursuivre sur la question de la foi et de la raison en nous intéressant à Léon Chestov (1866-1938) qui, lui, critique la raison au nom de la foi.

Léon Chestov photographié par Pierre Choumoff, années 1920

Ce philosophe né en Russie, qui a vécu en Suisse et à Paris, est de ceux qui sont allés le plus loin dans la critique de la philosophie à partir de la révélation chrétienne. Son ouvrage le plus significatif est certainement Athènes et Jérusalem, qu’il considérait comme son œuvre capitale. Il s’agit d’un recueil d’études écrites entre 1928 et 1937, dans lesquelles il creuse l’opposition entre la connaissance et la foi avec une radicalité sans concession.

Pour entrer dans sa pensée, nous allons visiter successivement avec lui trois “lieux” particulièrement riches de sens : le taureau de Phalaris, le jardin d’Éden et le terrain des faits.

Dans le taureau de Phalaris

Commençons par le taureau de Phalaris, cette statue de bronze creuse, représentant un taureau, munie d’une porte, et qui sert d’instrument de supplice. Phalaris, tyran d’Agrigente au VIe siècle avant Jésus-Christ, y faisait périr ses ennemis dans d’atroces souffrances en les enfermant dans le taureau sous lequel un feu était allumé ; des flûtes étaient ajustées aux naseaux de la statue de telle sorte que les cris des victimes soient plus mélodieux. Selon Lucien de Samosate, Phalaris aurait prétendu ne l’avoir essayé que sur Perillius, l’inventeur du taureau, pour le punir de sa cruauté.

Phalaris condamnant le sculpteur PerillusBaldassarre Peruzzi

Quoi qu’il en soit, le taureau de Phalaris fait imaginer des souffrances extrêmes, et c’est sans doute pourquoi les philosophes de l’Antiquité l’ont choisi comme l’exemple par excellence d’une situation limite.

Comment un philosophe devrait-il se comporter s’il devait affronter un tel supplice ? Certainement pas en se lamentant, ou en se débattant, ou en criant, ou en se désespérant, comme le ferait n’importe quelle personne « normale ». Si telle est l’attitude qu’on peut attendre de la foule, ce n’est pas ainsi que le philosophe doit se comporter. Épicure, qui valorisait les plaisirs modérés, aurait affirmé que le sage devrait l’aborder en disant : « Que ceci est agréable ! Que j’en suis peu ému ! », car il sied au vrai philosophe d’être heureux même et jusque dans le taureau de Phalaris.

Cela paraît impossible. On suppose évidemment que le sage n’a aucun moyen d’échapper au supplice, étant aux mains d’un tyran méchant. Mais, grâce à la connaissance des lois universelles et nécessaires, il sait distinguer entre les choses qui dépendent de lui et celles sur lesquelles il n’a pas de prise. Étant soumis à ces lois quoi que nous fassions, l’erreur serait de regimber et de se révolter contre elles et, d’une manière générale, contre tout ce qui n’est pas en notre pouvoir. Ce qui, par contre, est en notre pouvoir, c’est l’attitude que nous adoptons dans les circonstances de l’existence, particulièrement quand elles sont difficiles et dramatiques. Condamné par le tyran, le sage doit admettre que c’est là son destin, qu’il n’y peut rien, mais qu’il dépend encore de lui de choisir la manière dont il va le subir : en l’acceptant en homme libre, ou en essayant vainement de s’y dérober, ou encore en pleurant, sacrant et se lamentant. Quand il ne reste plus d’autre choix, la plus grande valeur est celle de l’attitude. En ce sens, le taureau de Phalaris est une image de l’existence humaine.

Un tel héroïsme n’est-il pas surhumain et, pour tout dire, inhumain ? La connaissance des lois, loin de nous libérer, nous enchaîne définitivement à elles. Dans le cas du sage, la « libre » soumission jusqu’à la mort est même valorisée. Que sont donc cette philosophie et cette morale qui insistent sur la connaissance de ce qui nous entrave non pour défaire les liens, mais pour comprendre qu’ils sont inévitables et que la grandeur morale consiste dans le consentement au destin qui, disaient les stoïciens, conduit ceux qui l’acceptent, et traîne derrière lui ceux qui le refusent ? Pour Léon Chestov, cette position est caractéristique d’un courant majeur de la philosophie, celui qui, recherchant la connaissance des lois, se met à la merci d’Ananké, c’est-à-dire de la nécessité. C’est à dessein que j’utilise le nom grec : il suggère un nom propre, comme celui d’une divinité. Tout se passe en effet comme si de très nombreux philosophes (et les scientifiques avec eux) croyaient à Ananké. Sans doute existe-t-il des philosophes moins dociles, rétifs à cette sorte de mise à mort de la liberté, mais Nietzsche lui-même a fini par se rendre à la maîtresse par excellence de tous les penseurs et savants de l’Occident, Ananké, à partir du moment où sa pensée s’est bloquée dans les cercles de l’Éternel Retour.

Ananké au-dessus des Moires, les trois divinités du destin (Clotho, Lachésis et Atropos)

La vérité et la nécessité

Platon, heureusement, est de ceux qui ne se laissent pas impressionner si facilement. Son allégorie de la Caverne suggère qu’il y a autre chose que ce qui s’offre à l’observation dans l’expérience ordinaire. Mais Aristote, son élève le plus doué, qu’il avait choisi pour enseigner dans l’Académie, n’était pas convaincu. Il était certes l’ami de Platon, disait-il, mais encore plus l’ami de la vérité. La vérité: voilà le mot lâché. Aristote trouvait que son maître se permettait des rêveries dangereuses pour la raison en laissant supposer que le monde ne se résume pas à la connaissance que nous en avons. La science doit reposer sur ce que nous sommes capables de connaître, et comme il se trouve que notre pouvoir de connaître est homogène aux choses qui se proposent à lui, nous pouvons découvrir des lois, les énoncer et constater qu’elles sont effectivement à l’œuvre dans les phénomènes naturels et physiques. La nécessité à l’œuvre dans la nature s’exprime dans les lois que nous découvrons : tous les phénomènes, tout ce qui se passe, tout ce que nous pouvons observer obéit à des lois qui s’appliquent sans exception, pourvu que les conditions de départ soient réunies. Ananké garantit que la loi que je découvre ou que je comprends aujourd’hui fonctionnera demain, comme elle a fonctionné par le passé. C’est grâce à la nécessité qu’il est possible de chercher et de trouver la vérité : sans elle, tout pourrait provenir de n’importe quoi et on n’aurait aucun moyen de prévoir comment les choses vont se produire. Seulement, si la nécessité règne, il n’y a plus de liberté possible — une liberté capable d’infléchir le cours des choses en les soumettant à sa volonté et à son libre arbitre. Une liberté authentique contredirait la nécessité.

Tous les philosophes ne se sont pas pliés au diktat rationnel d’Aristote et de ses continuateurs. Avant lui déjà, Socrate, qui ne dédaignait ni la raison, ni la réflexion, avait aussi parlé de cette petite voix intérieure qui le conseillait et qu’il avait coutume d’écouter. Il l’appelait son démon ; d’autres disent que c’était la voix de sa conscience. On comprend facilement qu’un philosophe qui prétendait entendre des voix ne passait pas pour un penseur très sérieux aux yeux de ses collègues. Mais regardons un instant ce qui s’est passé à la mort de Socrate : la ciguë qu’il a été condamné à boire devait le faire taire définitivement. Tel était l’objectif de ceux qui l’ont fait condamner, scandalisés qu’ils étaient par le comportement et les paroles de Socrate. Le contraire s’est produit, puisque tout le monde se souvient de Socrate. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas bu la ciguë comme un poison destiné à le tuer. Il a pris la coupe, sereinement, courageusement, et l’a bue jusqu’à la dernière goutte en expliquant pourquoi il faisait ainsi et pourquoi il refusait l’aide de ses amis qui avaient préparé son évasion.

Jacques-Louis David, La Mort de Socrate (1787), conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.

Il l’a bue comme s’il signait par sa mort la déclaration la plus solennelle d’indépendance. Ce qui devait le condamner, il l’a affronté en homme libre, retournant la situation en sa faveur, c’est-à-dire en faveur de son héritage. S’il avait suivi les conseils de ses disciples, il aurait pu vivre quelques années de plus, mais qui se souviendrait aujourd’hui d’un philosophe qui aurait saisi l’occasion de ne pas mourir en reniant ses engagements et ses idées ?

Quelques héros de la foi

Les personnages bibliques ne ressemblent pas non plus aux adorateurs d’Ananké : les héros de la foi sont des hommes libres, qui entrent en discussion avec Dieu, qui font connaître leur point de vue, jusqu’à infléchir Ses décisions. La soumission, vertu judéo-chrétienne par excellence ? C’est à voir, puisque toute soumission n’est, de loin, pas valorisée dans les récits bibliques.

Des exemples ?

Les amis de Job lui tiennent des discours éloquents, pleins de sagesse et de recommandations pour l’aider à reconnaître qu’il est finalement responsable des malheurs qui le frappent. Job n’accepte pas ce que lui disent ces « consolateurs pénibles ». Dieu lui donne raison et reproche aux trois amis< de ne pas avoir parlé de Lui avec droiture, comme l’a fait son serviteur Job.

Abraham, apprenant que Dieu est tellement irrité contre Sodome et Gomorrhe qu’il projette de les détruire, se fait du souci pour le sort de son neveu Loth et se livre à un incroyable marchandage avec Dieu en lui demandant : « Feras-tu aussi succomber le juste avec le méchant ? » S’il y a cinquante justes à Sodome, ne faut-il pas pardonner à la ville ? L’Éternel est d’accord. Mais Abraham continue de marchander le pardon de Dieu s’il n’y a que 45 justes, ou seulement 40, ou seulement 30, ou seulement 20. Et à la fin, il obtient le pardon s’il n’y a que 10 justes à Sodome. Mais seuls Loth, sa femme et ses deux filles échapperont à la destruction.

Gédéon réclame bien des signes pour s’assurer que c’est vraiment Dieu qui l’appelle à sauver son peuple. Une nuit, il dépose une toison de laine à l’extérieur, sur l’aire de battage des céréales, en demandant à Dieu que la rosée se dépose seulement sur la toison, et c’est ce qui se passe : il en remplit une coupe d’eau en essorant la toison. La nuit suivante, il demande le phénomène inverse. La rosée vient sur tout le terrain, à l’exception de la toison. Gédéon, si humble soit-il, ne craint pas de mettre Dieu à l’épreuve. Mais ensuite, il se lève et commence à agir.

Le prochain billet nous emmènera dans un deuxième lieu-clé pour Léon Chestov : le jardin d’Eden.

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Stoïcien

Je ne suis pas stoïcien. Je ne crois pas que le salut réside dans la maîtrise de soi, qui s’atteint (peut-être) à force de se tenir éloigné des choses qui réjouissent les autres, ou de celles dont ils souffrent. L’absence de souffrance (apathie) n’est pas mon objectif premier.

Cela dit, pas question de se laisser agiter par tous les désirs et toutes les envies, surtout quand elles sont créées de toutes pièces par le monde dans lequel nous vivons. Il faut un filtre, une ligne de défense, des moyens de faire face, et certaines maximes stoïciennes sont utiles quand il faut mettre de la distance entre le surgissement des désirs et la décision de donner suite ou non à leur tonitruant ou insidieux appel.

Celle-ci par exemple : si tu veux avoir tout ce que tu veux, il suffit de ne vouloir que ce que tu peux avoir. Elle ressemble à une blague, mais c’est une pensée profonde. Pour les stoïciens, par exemple Épictète dans son Manuel, il est impératif de maîtriser nos représentations, de comprendre que les idées et les images que nous nous faisons des choses ne sont pas identiques aux choses qu’elles désignent. Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les jugements qu’ils portent sur elle.

Ryan Holiday sur Amazon

Le stoïcisme est ancien. Il a connu ses heures de gloire dans l’Antiquité grecque et romaine et pendant la Renaissance. Peu de gens s’affirment stoïciens aujourd’hui, mais j’en connais au moins un, Ryan Holiday, 30 ans, écrivain américain, spécialiste du marketing et des médias, qui professe vivre en stoïcien et qui s’exprime abondamment à ce sujet en livres, articles et billets sur son blog ou celui d’autres qui l’accueillent. Il n’est pas traduit en français pour le moment, mais peu importe. Je trouve intéressant de voir comment il aborde le stoïcisme au quotidien, par exemple dans cet article où il commente 21 épigrammes, pas tous stoïciens d’ailleurs, qui, selon lui, devraient nous conduire dans nos choix et nos existences.

Si vous lisez la langue de Shakespeare et de Donald Trump, allez vous faire votre opinion.

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La Sagesse ou la Vie

Cantonnier de la Voie royale

L’interview est un art difficile. J’ai toujours préféré poser les questions plutôt que d’être celui à qui on les adresse. Mais voilà, maintenant, c’est à moi de répondre. Quand je suis dans cette situation, toutes mes idées me désertent et j’ai mille peine à les rattraper pour composer une réponse qui se tienne à peu près. Je reste un homme de l’écrit : premier jet, réécriture, correction, reprise, réarrangement des mots et des phrases jusqu’à obtenir une expression satisfaisante de mes idées : voilà comment j’aime communiquer.

Ce préambule est là pour vous présenter une interview de moi par Serge Carrel à propos de La Sagesse ou la Vie. Vous pouvez lire sa présentation sur le site de la FREE ou regarder directement l’interview en cliquant dans l’image. Durée : 15:05.

Plusieurs questions tournent autour de mon ambition d’être un « cantonnier de la Voie royale », c’est-à-dire un critique des préjugés qui encombrent le chemin menant à la foi. C’est effectivement le propos principal de mon livre. Si mes réponses dans l’interview vous paraissent trop courtes, pas de problème : la version longue est dans La Sagesse ou la Vie.

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La Sagesse ou la Vie Revue de presse

Interview sur TeleBielingue

TeleBielingue, c’est la TV locale de Bienne et environs. Thierry Luterbacher m’y a invité le 6 juin dernier pour une interview.

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Les Petits Matins, jeudi 21 avril

Voilà, c’est fait. Fatigué encore de la nuit précédente à l’hôtel, du lever à 3h30 pour être sûr d’arriver frais et dispos autant qu’il est possible au studio à cinq heures moins le quart, l’émission commençant à cinq heures.

Vous pouvez télécharger l’émission ou l’écouter depuis le site de La Première.

L’invité que nous avons «réveillé» un peu avant 6 heures était Christophe Reichenbach, aumônier de l’association Rue à Coeur.

Deux images souvenir. Georges Pop, qui m’a interviewé; au second plan, Didier Duployer, qui a donné les infos de 5h30 :

Georges Pop durant l'émission

Et l’interviewé, juste au moment de commencer (photo Caroline Dumoulin, RTS) :

Photo Caroline Dumoulin, RTS

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Pour les lève-tôt

Ce jeudi 21 avril, je serai l’invité de Georges Pop dans son émission « Les petits matins » sur La Première. En direct, entre 5 et 6 heures du matin. Honneur aux lève-tôt !

J’en suis tout réjoui, mais le trac commence aussi à monter…

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Une page dans « Réforme »

L’hebdomadaire français Réforme, dans son numéro du 17 février, m’a consacré un article d’une pleine page. En attendant que je le mette en ligne ici, je vous renvoie au site de Réforme qui en donne juste le début — le reste est réservé aux abonnés.