Minoritaire

Je vis en Suisse, pays situé au cœur de l’Europe, mais qui n’appartient pas à l’Union européenne. Je suis Suisse romand, mais il y a surtout des Suisses allemands. Je suis francophone, mais pas français. J’ai grandi dans une famille catholique, mais dans une région majoritairement protestante. Je suis jurassien, mais j’habite dans le canton de Berne, dans un village tout au bord du röstigraben : de part et d’autre de mon domicile, les voisins sont germanophones.

L’essentiel de ma vie se passe sur des frontières dans des registres divers, qui délimitent une majorité et une minorité, et je me retrouve en général dans la minorité.

Minoritaire un jour, minoritaire toujours, car j’ai persévéré dans l’aggravation de mon cas. Sur de petites choses : j’ai acheté un mac alors que tout le monde ne jurait que par les PC, photographié avec Olympus plutôt que Nikon, Canon ou Minolta, développé mes HP-4 Ilford quand les autres utilisaient du Tri-X Kodak. Sur de plus importantes également : dans ma famille, j’ai été le premier à entreprendre des études universitaires et j’ai choisi la philosophie, discipline marginale dans nos écoles. Pendant des années, je l’ai enseignée, bien qu’elle eût dans mon gymnase un statut paradoxal : obligatoire pour tous les élèves, alors que les notes que je devais leur mettre ne comptaient pas pour leur promotion. Cela donne le sens du défi. J’ai été le Romand de service dans les instances dirigeantes d’un syndicat d’enseignants très majoritairement alémanique, alors qu’il y en avait un autre, francophone, qui m’aurait accueilli à bras ouverts. Pour couronner le tout, j’ai vécu une expérience spirituelle qui m’a fait quitter ma confortable position d’humaniste agnostique pour arpenter les chemins plus étroits de la foi chrétienne, autant dire l’horreur pour un intellectuel.

Rétrospectivement, je constate que ce qui pourrait paraître un parcours masochiste ou une conduite de loser m’a mis dans une position d’intermédiaire. Dans l’entre deux, on sait les choses qui se trouvent de part et d’autre. C’est une ouverture, parce que la tentation première est de se fermer aux autres en affirmant son identité et sa tribu. Les clichés sont commodes. Beaucoup de Romands considèrent les Alémaniques comme des personnes fermées, sans créativité, avec un sens très vif de la hiérarchie. Ceux que j’ai fréquentés étaient ouverts, orignaux et plutôt détendus face aux autorités et à leurs supérieurs. La rigidité et la suffisance peuvent aussi se rencontrer aussi en Suisse romande, où, pour ne prendre qu’un exemple, la vie scolaire est bien plus hiérarchisée que ce que j’ai connu dans le canton de Berne. Je ne voudrais pas dire par là que chacun accuse l’autre de ce qui constitue sa tare secrète, mais cela arrive.

Minoritaire, intermédiaire, la position est intéressante, stimulante, dérangeante. C’est l’antithèse du communautarisme. J’avoue qu’il y a eu des moments où j’aurais préféré appartenir à la majorité, ou même à la minorité, pourvu que ce fût sans partage, au lieu de ce sentiment de ne me sentir bien nulle part. C’est joli l’entre deux, mais on s’y expose à l’incompréhension.

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