L’aveuglante lumière du monde

Dieu a-t-il des droits en politique ? (4)

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Dieu a perdu ses droits en politique avec la Déclaration des Droits de l’homme et la fin de la monarchie de droit divin, mais les attentats contre Charlie-Hebdo et les tueries du 13 novembre dernier remettent en question des droits humains et l’universalité des valeurs des Lumières. Faut-il réaffirmer les droits entiers de Dieu alors que le Nouveau Testament montre que ni Jésus, ni ses disciples ne les ont utilisés par rapport aux pouvoirs de leur époque ? Pour comprendre ce paradoxe, nous aurons besoin de quelques notions empruntées au philosophe Michel Henry. 

Une autre idée du monde

Avez-vous remarqué que tout ce que nous vivons, faisons, expérimentons est toujours situé dans le temps et dans l’espace ? «C’est arrivé hier quand j’étais encore sur mon lieu de travail»… «J’ai rencontré untel en allant faire mes courses su supermarché», etc. Nous nous re-présentons (le trait d’union est voulu)  ces choses en les situant dans le temps, dans l’espace, devant notre conscience. Le terme allemand Vor-stellung (idem pour le trait d’union) dit très clairement que la représentation consiste à poser quelque chose devant soi, vor sich, c’est-à-dire dans le monde. C’est ainsi que nous percevons les choses.

Le monde est ici défini comme l’horizon de visibilité dans lequel les choses se montrent. Je vois le bleu du ciel, je vois le visage d’un enfant, je vois que dans un cercle tous les rayons sont égaux, etc. Les choses existent pour moi parce qu’elles apparaissent dans cet « au-delà » de moi qui leur donne leur vérité. Elles sont vraies parce qu’elles se montrent dans cet horizon de visibilité, autrement dit dans la lumière du monde. Tout ce qui s’y montre est vrai, n’importe quelle chose, n’importe quel fait. C’est tout vu, dit-on parfois quand on est sûr de quelque chose.

Il faut souligner que la lumière du monde est totalement indifférente à ce qui s’y montre. Elle éclaire tout de la même manière. Dans un acte extrême de démocratie phénoménologique, elle confère la vérité à tout ce qui se montre en elle : nuage, cercle, visage, geste d’amitié, carnage, viol, guerre, conférence, mensonge, etc. Ça lui est égal. Mais – et c’est ici le point crucial – c’est une vérité réduite à ce que la lumière du monde fait voir des choses. Tout le reste n’est pas pris en compte, tout le reste se trouve ignoré et nié : les choses sont ainsi réduites à leur seule apparence, mutilées, vidées de leur substance. En fait, les choses sont détruites et déjà mortes dès qu’elles apparaissent dans le monde. Comme la lumière du soleil rend visible tout ce qui est sous le soleil, sans aucune discrimination (et ne montre que cela), la lumière du monde confère la vérité à tout ce qui se montre en elle. Mais sa vérité se paie au prix fort, puisqu’elle ignore et anéantit par principe tout ce qui lui échappe.

Or la philosophie occidentale s’est développée à partir du monde et de ce qui se montre dans sa lumière. La philosophie, la science et le sens commun n’ont jamais cessé de considérer cela comme la vérité.

123rf.com/donatas1205
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On me pardonnera, j’espère, cet exposé trop rapide d’une idée fondamentale de Michel Henry. Et peut-être aussi cette blague pour illustrer le point qui est en jeu. C’est l’histoire de l’homme qui a perdu les clés de sa voiture. Il fait nuit. Arrive un passant qui, le voyant occupé à scruter le sol sous un réverbère, lui demande ce qu’il fait. L’homme lui explique qu’il cherche ses clés. Le passant lui demande alors s’il se souvient de l’endroit précis où il les a perdues, et le type lui répond oui, tout à fait, c’est un peu plus loin, à une dizaine de mètres. Alors pourquoi cherchez-vous vos clés ici ? lui demande le passant. Et l’autre lui répond : Mais parce qu’ici, il y a de la lumière !

Le monde et le Royaume de Dieu

Nous sommes maintenant en mesure de comprendre comment le Royaume de Dieu est parvenu jusqu’à nous, selon la parole de Matthieu 12:28, alors qu’il n’est manifestement pas très visible.

Jésus dit que le Royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards (Luc 17:20). Je traduis cela librement en disant que le Royaume de Dieu ne se montre pas dans la lumière du monde, ou que la vérité du Royaume de Dieu n’a rien à voir avec la vérité du monde. Voilà pourquoi Jésus peut dire à Pilate que son royaume n’est pas de ce monde (Jean 18:36).

Ce n’est d’ailleurs pas la seule réalité qui échappe à la vérité du monde. Prenez la biologie, dont on dit qu’elle est la science de la vie. La biologie s’occupe d’organismes, de molécules, de réactions physico-chimiques, du code génétique, des conditions de fonctionnement de la vie, etc., mais pas de la vie elle-même. La vie elle-même est introuvable dans la lumière du monde. En revanche, elle se connaît elle-même, elle s’éprouve directement, j’allais dire concrètement, en nous, par exemple. Vous sentez que vous êtes vivants. Dans la lumière du monde, je vois que vous bougez, que vous respirez, que vous n’êtes pas inanimés, mais qu’est-ce que cela en comparaison de la manière dont chacun de vous éprouve sa vie et et de la manière dont la vie s’éprouve en vous ? Je n’éprouve rien de ce que vous éprouvez vous-mêmes. Mais vous vous savez ce que vous éprouvez, et cela, c’est une tout autre forme de révélation que celle qui s’effectue dans la lumière du monde.

Et donc il faut une autre forme de révélation pour connaître le royaume de Dieu, qui ne vient pas dans la lumière du monde. Une révélation qui passe par la vie, qui s’éprouve directement, sans l’intermédiaire de la lumière du monde, parce qu’elle relève de l’affectivité. Une révélation que le saint Esprit peut donner de manière très directe. Voyez ce que dit Jean : À ceci nous reconnaissons que nous demeurons en lui, et lui en nous : c’est qu’il nous a donné de son Esprit (1 Jean 4.13). Si vous essayez de chercher la preuve de cela dans la lumière du monde, aucune chance. Mais dans la vie avec Dieu, ou la vie de Dieu (n’oublions pas que Jésus a dit qu’il était la vie), Dieu lui-même vient attester la vérité de sa parole : Parce que vous êtes des fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son FIls, qui crie : Abba ! Père ! (Galates 4.6).

Si toute la philosophie et toute la science s’efforcent de connaître le fond des choses en partant du malentendu qui consiste à croire que ce qui apparaît dans la lumière du monde est toute la vérité, on comprend mieux le prologue de l’évangile de Jean quand il parle de Jésus :
C’était la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a pas connue.
Elle est venue chez les siens et les siens ne l’ont pas reçue:
Mais à tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom (Jean 1.9-12).

À suivre pour la dernière partie.

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