Dieu a-t-il des droits en politique ?

Une question incongrue

Ce texte et ceux qui vont suivre dans la même série développe les thèses que j’ai défendues lors d’une conférence à Bourges le 12 novembre 2016 – la veille des attentats meurtriers de Paris. Je n’imaginais pas que cette douloureuse actualité lui donnerait un tel relief.

Demander si Dieu a des droits en politique, c’est poser une question incongrue. Pas question aujourd’hui de mélanger politique et religion dans une république laïque comme la France. L’État d’un côté, dans la sphère publique, la religion de l’autre, dans la sphère privée.

Intersection Chuch Street avec State Street
Photo Spiridon Ion Cepleanu (Travail personnel) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons
Il n’en va apparemment pas de même en Suisse, car le préambule de la Constitution fédérale commence s’ouvre par « Au nom de Dieu Tout-Puissant ! ». Mais la différence n’est pas si grande qu’il y paraît, car certains cantons ont pris la forme de la république et se déclarent laïques; les autres ont choisi la neutralité confessionnelle. Le canton de Berne, confessionnellement neutre, rémunère les prêtres catholiques et les pasteurs de l’église protestante comme des fonctionnaires – de quoi faire hurler au scandale ce cher Søren Kierkegaard, pour qui « ministre du Christ » et « fonctionnaire » étaient deux termes incompatibles.

La question est incongrue pour d’autres raisons encore. Dieu a cessé d’avoir des droits en politique à partir de la Révolution française. Avant, le roi était institué vicaire de Jésus-Christ pour le royaume de France. Bossuet a eu la tâche impossible d’être le précepteur du seul fils légitime de Louis XIV, qui était destiné à régner. Il lui a prodigué les meilleurs conseils possibles et a écrit La politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte. C’est en lisant principalement l’ancien Testament qu’il a essayé de dégager des principes politiques qui pouvaient être enseignés à un futur roi de France. Il y a trouvé des arguments en faveur de l’absolutisme et du droit divin des rois. Le gouvernement est d’origine divine, c’est de Dieu que les rois reçoivent leur pouvoir et c’est au nom de Dieu qu’ils gouvernent. Si vous visitez l’exposition des joyaux de la couronne britannique à la Tour de Londres, vous pourrez y voir la cuillère d’onction qui sert précisément à conférer une onction divine au roi ou à la reine d’Angleterre.

Couverture du livre de Bossuet
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Dieu a donc des droit en politique sous l’Ancien régime et dans certaines monarchies, et c’est au roi de faire valoir les droits de Dieu par son gouvernement.

Avec la Déclaration des droits de l’homme, la Révolution a instauré une rupture complète. En affirmant la primauté des droits de l’homme, elle a relégué les éventuels droits de Dieu à une place tout à fait subalterne, c’est-à-dire à l’intérieur des consciences de ceux et celles qui voulaient bien faire à Dieu la faveur de l’accueillir et de croire en lui. à partir de là, en politique, la voix de Dieu est remplacée par la voix du peuple : en démocratie, vox populi = vox dei. Cela s’appelle volonté générale chez Rousseau, peut-être sentiment des citoyens chez Voltaire (dans une méchante lettre à propos de Rousseau). Ni l’un ni l’autre n’en appelle à Dieu pour la politique.

Dès lors, à la question de savoir si Dieu a des droits en politique, il faut répondre aujourd’hui qu’on ne lui en reconnaît aucun. La foi en Dieu n’est plus qu’une affaire privée, la politique devient une affaire purement humaine. Elle est littéralement athée, puisqu’elle fonctionne sans Dieu.

Mais les politiciens chrétiens ? me direz-vous. Ce sont des hommes et des femmes aux fortes convictions chrétiennes, engagées en politique, qui cherchent la direction de Dieu pour leur action et pour leur vie. Je suppose pour ma part qu’ils font du bon travail, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils font de la politique chrétienne. Cette expression n’est pas appropriée pour décrire leur position, parce qu’il en va un peu de la politique comme de la philosophie dans un débat qui a fait rage dans l’entre-deux-guerres, quand on cherchait à déterminer la spécificité de la philosophie chrétienne. Les philosophes catholiques disaient que la philosophie chrétienne existait puisqu’ils en faisaient. Cet argument ne convainquait pas le grand historien de la philosophie Emile Bréhier, qui avait déclaré avec une certaine brutalité qu’il n’y a pas plus de philosophie chrétienne qu’il n’y a de mathématiques chrétiennes ou de chimie chrétienne. Je partage cette position en relation avec notre sujet. Tous les politiciens ont un point de vue, un projet et des valeurs. Il n’y a pas de politique chrétienne. On trouve des chrétiens engagés dans tous les partis. Les chrétiens qui font de la politique font de la politique. Point barre.

Il aura donc suffi que l’État pratique la neutralité en matière religieuse au nom de la laïcité pour reléguer la foi en Dieu dans la sphère intime et favoriser par là une transformation profonde des sociétés occidentales. Nous peinons à mesurer à quel point notre société et nos mentalités ont changé, principalement depuis quelques dizaines d’années. La pratique religieuse est en chute libre, toutes les statistiques le confirment. Que ferons-nous des églises dans vingt ou trente ans, lorsque les prêtres et pasteurs actuellement en poste ne seront plus là, sans avoir été remplacés par de jeunes collègues, parce que la relève est trop faible. Notre foi chrétienne, bien au chaud dans les recoins de nos consciences, peine à se manifester, peine à conduire nos choix et nos actes. Les manifestations publiques de la foi sont mal reçues, perçues parfois comme une forme de violence. Certains y sont carrément allergiques. J’ai appris récemment qu’à Genève (la Rome protestante !), il est question d’instaurer une loi interdisant le port de toute espèce de symbole qui pourrait marquer une appartenance religieuse, par exemple la croix en pendentif au bout d’une chaînette. Le Conseil municipal de Neuchâtel vient de se ridiculiser en ordonnant le retrait de la crèche de Noël qu’on avait mise sous le grand sapin illuminé en face de l’Hôtel de Ville. La crèche a été déposée 200 mètres plus loin à proximité du Temple du Bas – qui n’a plus du temple que le nom.

Chaises dans une église vide

La religion a déserté l’espace public. De nombreuses manifestations culturelles et sportives ont lieu le dimanche matin. Le domaine public est dominé par une mentalité souvent cool, bienveillante, un peu craintive, qui valorise la consommation de biens matériels, de biens culturels aussi. L’industrie des loisirs s’acharne à prouver que le monde n’a plus rien de la vallée de larmes que seule l’espérance chrétienne rendait supportable. Le monde est agréable, il fait bon y vivre, c’est le moment d’en profiter.

Dois-je préciser que ne j’ai aucune nostalgie pour les temps anciens et que je suis heureux de vivre dans un démocratie libérale ? Mais de là à y trouver tout mon compte, il y a un pas.

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