Tout homme innocent est un suspect qui s’ignore

Ainsi donc, nous sommes tous sur écoute permanente. La NSA surveille nos communications sur internet et par téléphone. Google n’est pas seul en cause : toutes les grandes firmes américaines (Microsoft, Facebook, Yahoo!, Apple) donnent la main à ce système et transmettent les informations qui leur sont demandées. La fin justifiant les moyens, la prévention de nouveaux actes terroristes est censée justifier cette surveillance totale.

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On pourrait se dire que si tout le monde est surveillé, personne ne l’est. Tout cela serait donc indifférent. De plus, si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez rien à craindre.

Mais ça ne marche pas comme ça. Pour trois raisons au moins.

Premièrement, parce que tout le monde accède au statut de suspect portentiel. C’est comme chez le Dr Knock pour qui tout homme bien portant est un malade qui s’ignore. Si on vous surveille, si on me surveille, c’est que nous sommes bel et bien suspects. Même si nous n’avons rien à nous reprocher, nous sommes suspects. La présomption d’innocence, c’est fini.

Deuxièmement, parce qu’on ne sait pas comment fonctionne ce système de surveillance. On fait certainement travailler des ordinateurs qui analysent les communications en fonction de certains critères. Quand les indices sont suffisants pour qualifier un message de suspect, j’imagine que des êtres humains entrent en jeu pour juger de la dangerosité des messages et des personnes qui les échangent. Mais, dans l’ignorance des règles de ce “jeu”, le risque n’est pas nul que des personnes se retrouvent dans le collimateur du système alors qu’elles n’ont strictement rien à voir avec ce dont on va les accuser.

Troisièmement, parce que je trouve extrêmement problématique qu’un gouvernement qui fait de la démocratie une valeur cardinale pratique ce genre de surveillance. La démocratie suppose la libre expression des opinions et la possibilité de confronter ces opinions dans des débats, sans contrainte. Or cela n’est pas compatible avec une sécurité totale. Je me souviens du débat qui avait cours en Allemagne à l’époque de la bande à Baader et de la Fraction Armée rouge, marquée par de nombreux attentats, prises d’otages et assassinats politiques. Fallait-il limiter les libertés pour mieux traquer les terroristes ? Comment régler le curseur entre liberté et sécurité ? Le gouvernement d’alors a choisi de marcher sur la corde raide, sans verser ni dans la lâcheté d’un libéralisme démissionnaire, ni dans la paranoïa sécuritaire, sachant que dans un cas comme dans l’autre, la démocratie libérale elle-même aurait été en péril et que c’était un risque qu’on ne pouvait pas prendre, car les actions terroristes visaient précisément à prouver que, derrière la façade démocratique, se cachait un état policier et totalitaire.

Dans les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt a expliqué que le système totalitaire commençait par l’occupation de l’espace privé. Les révélations d’Edward Snowden montrent que c’est chose faite. Il vaudrait la peine de relire Arendt pour vérifier si ses analyses continuent de s’appliquer dans ce qui nous préoccupe aujourd’hui. Je crains que ce ne soit le cas.

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