En révision

Une fois de plus, je révise mon roman. Après plusieurs mois de repos (le temps pour quelques éditeurs de me signifier leur refus de le publier), je l’ai relu intégralement et repéré les modifications envisageables. Je comprends mieux mes personnages (ils m’émeuvent encore…), et cela aussi suppose des reprises.

Quelques lecteurs (et un éditeur) ont fait état de redites.L’une d’elles trouve son origine dans une panne d’écriture. Je ne savais pas comment continuer mon histoire. J’ai demandé à mes personnages principaux de récapituler les événements passés et de trouver eux-mêmes la suite de l’histoire. Le blocage a été levé. Les pages qui en ont résulté ne sont pas mauvaises, mais le moment est venu de les laisser de côté. Et donc je coupe, je taille, j’élague, j’allège et je laisse davantage de travail aux lecteurs, qui ne sont pas stupides.

À chaque relecture, je suis attristé par la quantité de répétitions que j’ai laissées. Je trouve des solutions dans un excellent dictionnaire des synonymes en ligne. Les adverbes sont un autre problème, ils poussent partout, un vrai chiendent qui réussit à passer inaperçu… pour ainsi dire presque toujours. J’en ai supprimé un bon paquet dans ce texte-ci, mais il en reste… encore beaucoup trop.

Ma machine à écrire

Ce sont des heures et des heures de travail. J’émonde et je taille avec mon petit sécateur numérique. Chaque mot biffé est une petite victoire. Hier, j’ai embarqué ma machine à écrire et une partie du manuscrit dans un long voyage en train, car le wagon restaurant des ICN est mon espace de coworking de prédilection. J’ai mangé à Saint-Gall et visité l’exposition Double Take de la Fondation suisse pour la photographie à Winterthour. Des heures de train, des heures de révision, dans un espace confiné mais agréable, la musique dans mes oreilles si les conversations autour de moi me dérangent.

À la maison, il y a tellement d’autres choses à faire…

Tu peux courir !

Cela fait maintenant cinq ans que j’ai commencé la course à pied. « Course » est un bien grand mot : je ferais mieux de parler de jogging au vu de mon allure moyenne. Toujours est-il que, trois fois par semaine, je vais promener mon ventre et mes cent kilos sur un parcours de cinq à six kilomètres. Je vais seul, dans des endroits où je sais que je vais croiser peu de monde, car je ne tiens pas à imposer le spectacle de mes efforts à des centaines de personnes chaque fois que je sors. Et je vais tôt le matin : il fait encore frais, le vent ou la bise ne sont pas encore levés, la lumière est souvent belle et je vois parfois des animaux sauvages, des lièvres en ce moment.
L’image date de l’automne 2016, mais je passe toujours par cet endroit.
Pouvoir faire cela à 67 ans relève du miracle. J’ai détesté le sport. Les leçons de gym ont été une torture et je ne comprenais pas qu’on puisse aimer cela. Je n’aimais pas marcher, les vacances en montagne étaient des choix de masochistes. À part un peu de ski, je n’ai rien fait en matière de sport. Peut-être est-ce ainsi que j’ai préservé mes articulations, qui fonctionnent bien, alors que je vois beaucoup de mes contemporains se plaindre des leurs.
Il m’a fallu un travail en profondeur sur moi-même pour faire sauter tous ces verrous et m’y mettre peu à peu. Aujourd’hui, c’est un plaisir auquel j’aurais de la peine à renoncer. Bien sûr, il faut faire l’effort de se préparer et de sortir, mais je n’ai plus à me demander si j’y vais ou non : tant que la météo est acceptable (pas moins de zéro degrés, pas de grosses intempéries), c’est décidé, je sors.

Samedi dernier, une femme m’a dépassé alors que je courais au bord du lac. Elle n’avait pas la moitié de mon âge et pas la moitié de mon poids. Sa course paraissait aisée et facile, et ça m’a vexé, comme quand on roule pied au plancher et qu’on se fait dépasser par une voiture plus puissante. Je sais pourquoi je ne m’inscris pas aux courses populaires : je n’ai aucune envie de figurer au dernier rang du classement.

Je cours moins vite aujourd’hui qu’il y a deux ou trois ans, mais qu’importe ? Je suis content si j’ai fait mes 5 kilomètres, content aussi quand je vois que ma vitesse augmente depuis le début de l’année. C’est même ce matin que j’ai fait ma course la plus rapide. Oui, je peux courir. Et c’est bon pour l’estime de soi.

L’effet publication

L’autre jour, à la caisse de la Coop, ma carte de crédit était introuvable. Perdue ? Volée ? J’avais le sentiment que non. Il fallait donc chercher où elle était. Je me suis souvenu que je l’avais utilisée en dernier pour acheter du vin et j’ai appelé le vigneron. Son épouse m’a promis de me rappeler quelques minutes plus tard, le temps de vérifier. Au moment où j’ai reposé le téléphone, j’ai su qu’elle était restée dans la poche poitrine de la chemise que je portais la veille. Elle y était. Content et confus, j’ai dit à la dame que je avais retrouvé ma carte et je lui ai présenté mes excuses pour le dérangement.

Le fait de “publier” la perte de ma carte a modifié ma perception de la chose et réveillé le souvenir de l’endroit où elle se trouvait.

C’est pareil avec l’écriture. On a beau lire, relire et faire relire son texte à d’autres, c’est quand il est imprimé que les fautes apparaissent. On tient le livre tout frais dans sa main, on l’ouvre au hasard, et on tombe sur une coquille. Le changement de perception est troublant : quand tout était encore modifiable et remédiable, on ne voyait rien. Quand c’est trop tard, les problèmes sautent aux yeux.

 

Je m’en suis encore rendu compte la semaine dernière avec le billet sur Joni Mitchell, que j’ai eu de la peine à écrire. Sitôt publié, j’ai modifié la conclusion du billet, parce que je me suis rendu compte que je n’avais pas tenu compte d’un passage important de la chanson. Et j’y suis encore revenu le lendemain. Effet publication : enfin, le texte apparaît pour ce qu’il est. Heureusement, on modifie plus facilement un blog qu’un livre imprimé.

Je ne dirai pas ce qui a changé dans ce texte, dont je ne suis toujours pas satisfait, parce que j’y évoque brièvement des idées peu familières qu’il faudrait expliquer en détail. Mais si le phénomène vous intéresse, abonnez-vous au blog : vous recevrez les nouveaux posts au moment de leur première publication.

Joni Mitchell et la lumière

Comme je le disais la semaine dernière, je suis assez indifférent aux paroles des chansons que j’écoute, mais il y a des exceptions, quand certains mots attirent mon attention, parce qu’ils éveillent des échos en moi.

Shine

C’est arrivé dernièrement avec une chanson de Joni Mitchell, Shine. Le thème de la lumière est de ceux qui me donnent à réfléchir. Shine : brille ! J’entendais Joni chanter un impératif à briller sur toutes sortes de choses. Comme je ne comprenais pas tout, j’ai trouvé les paroles dans Apple Music et j’ai fait des recherches pour élucider les allusions qui m’échappaient. Maintenant, je sais à peu près qui est le révérend Pearson et ce qu’il a fait, je sais ce que font les red light runners.

Ce qui me frappait, c’est que ce shine doit briller aussi bien sur les parieurs des casinos de Las Vegas que sur les pêcheurs dont les filets sont vides, aussi bien sur la montée des océans et les technologies à la Frankenstein, les bombardements et les églises dont l’amour s’étiole, que sur la bonne terre, le bon air, la bonne eau et les endroits où les enfants peuvent jouer en sécurité. La même lumière sur tout, et l’on pense à Jésus disant que le Père fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et les injustes (Matthieu 5.45).

Mais ce n’est qu’en allant sur le site de la chanteuse que j’ai compris le fond de l’affaire.
D’abord, parce que les paroles trouvées dans Apple Music sont inexactes : au lieu de the vain old God, on lit the vain old garden, et il y a d’autres erreurs, comme on le voit ci-dessous. C’est à se demander si les paroles sur Apple Music ne sont pas le résultat d’une transcription par des personnes vraiment peu douées.

À gauche, version du site de Joni Mitchell, à droite, celle d’Apple Music…

Ensuite, et surtout, parce que Joni Mitchell s’explique sur l’origine de sa chanson.

In a sense, « Shine » is reminiscent of that old Sunday School song about letting your light shine. I heard the words of the chorus first, but I didn’t know what the song was going to be about.

Les allusions bibliques ne sont donc pas mon invention, puisqu’à l’origine de la chanson, il y a un chant d’école du dimanche, Let your light shine, qui se rattache à une autre parole de Jésus à ses disciples : Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux. (Matthieu 5.16). Cette lumière-ci manifeste la gloire de Dieu au travers des bonnes œuvres qu’il inspire. Elle n’est pas comme la lumière du soleil, qui éclaire indifféremment toutes les réalités terrestres.

Le contraste de ces deux lumières m’a rappelé les analyses du philosophe Michel Henry. Ce qu’il appelle la lumière du monde, c’est la lumière de l’objectivité, celle qui nous fait voir ce qui est, éclairant pareillement et impitoyablement le bon et le mauvais, le juste et l’injuste, la vérité et le mensonge, les bons et les méchants, les justes et les injustes, sans discrimination, sans distinction, la même lumière pour tout, dans une “démocratie” absolue qui ne rejette rien ni personne. Le Shine de Joni Mitchell donne l’impératif d’éclairer ceux qui passent au rouge parce qu’ils téléphonent en conduisant, les assholes qui dépassent par la droite, les soldats mourants et les destructions, comme aussi la bonne volonté, la bonne humeur et d’autres bonnes choses. Comme le soleil que le Père céleste fait lever sur les méchants et sur les bons — sauf que, pour sa part, elle se réjouit que le révérend Pearson ait rejeté « le vieux Dieu inutile ». J’en déduis que son impératif d’éclairer revient à pratiquer un esprit d’examen à la manière des… Lumières. La conséquence est qu’on ne sort pas de cette lumière de l’objectivité.

Or il est une autre lumière, qui n’est pas celle du monde, qui n’est pas cette lumière désespérante parce qu’indifférente à tout, sous laquelle tout finit par se confondre. Une lumière qui vient de l’intérieur, de la vie, de l’affectivité, pour laquelle rien n’est indifférent et qui, parce qu’elle n’est pas revêtue de l’objectivité meurtrière de la lumière du monde, passe pour imaginaire et trompeuse, alors que sans elle, rien n’a lieu et rien n’a de valeur. Et elle manifeste quelque chose de Dieu, parce qu’en dernière analyse, venant de la vie elle-même, c’est de lui qu’elle vient. J’ai l’impression que Joni Mitchell voudrait s’en approcher, mais à partir du moment où elle se coupe de sa source, elle ne peut que retomber du côté de la lumière indifférente.

Le souvenir du vieux chant de l’école du dimanche a donné une chanson amère et désespérée, sauf vers la fin, où elle ouvre la possibilité de quelque chose d’autre, quand elle parle de pionniers à la recherche de la santé mentale, dans la simplicité et le voyage intérieur, au-delà d’eux-mêmes…

Shine on the pioneers
Those seekers of mental health
Craving simplicity
They traveled inward
Past themselves…
May all their little lights shine

Encore faudrait-il que leurs petites lumières soient vraiment différentes, sans quoi il n’y aura rien de nouveau sous le soleil.

Mes usages de la musique

Je mets de la musique quand je travaille et que je veux m’isoler d’un environnement sonore qui me dérange. Elle doit me distraire le moins possible. Je choisis celle que j’ai usée à force de l’entendre, celle dont j’ai l’habitude, celle dans laquelle il n’y a plus de surprise, et c’est encore mieux si ce n’est pas chanté. La plupart du temps, je préfère le silence.

Quand je vais courir, j’écoute aussi de la musique, mais ce sont des choses moins familières, en général des chansons réunies dans une playlist composée à partir des propositions d’Apple Music. Là, j’ai le loisir d’écouter les mélodies, les arrangements, la qualité du chant, le timbre des voix, les rythmes, les couleurs sonores, la ligne de basse. Les paroles ne comptent presque pas. Si je ne comprends rien, ça m’est égal : j’écoute du rock suisse allemand avec plaisir. J’écoute même des chansons nouilles si le reste est bon. En revanche, je purge ma liste de ce qui est vulgaire, blasphématoire ou qui heurte frontalement mes valeurs.

Donc je cours, je regarde le paysage, je fais attention où je mets les pieds pour éviter les escargots, je goûte la fraîcheur du matin, je salue les vaches qui me regardent passer avec leur air forcément bovin et, au bout d’un moment, j’oublie la musique qui, pourtant, m’accompagne, me détache de ce qui me préoccupe et me donne, parfois, un tempo pour ma course. Mais il arrive que des mots ou des phrases réveillent mon attention, et je me mets à écouter attentivement. J’y reviendrai dans un prochain billet.

J’ai donc besoin de musique pour me concentrer et pour éviter la distraction causée par les bruits ambiants ou les gens qui parlent à proximité. Et j’ai aussi besoin de musique pour me déconnecter de mes préoccupations.

Les circuits neuronaux de l’attention

Toutes les musiques ne sont pas également efficaces, comme l’a montré un article récent dans Le Temps : Pourquoi les musiques de jeux vidéo sont les meilleures pour se concentrer au travailL’auteur explique que avons deux circuits neuronaux de l’attention. Le premier est conscient. C’est lui qui nous permet de diriger notre attention sur une tâche et de nous concentrer sur son accomplissement. Le deuxième, inconscient, réagit aux événements qui se passent dans notre environnement immédiat et réclame l’attention du premier, qui est dérangé dans sa concentration. Comme si cela ne suffisait pas, des neurones sentinelles évaluent en continu l’intérêt de la tâche en cours et nous font décrocher si le compte n’y est plus. Tout m’afflige et me nuit, et conspire à nuire, disait Phèdre chez Racine. C’est un peu cela, dans un autre registre certes.

Dans ces conditions, il faut ruser, et la musique est un allié de choix : elle est “un os pour le chien” : elle occupe le circuit inconscient de l’attention, qui fiche la paix au circuit conscient. Celui-ci peut rester concentré sur sa tâche, favorisant la sacro-sainte créativité, c’est-à-dire le rendement. Encore faut-il qu’elle soit bien choisie : une musique d’ambiance, instrumentale (les voix sont “des aimants à attention”), au tempo modéré, comme celle des jeux vidéo, saura “bercer l’attention inconsciente”.

L’article propose cette playlist tirée de jeux vidéo :

Travaillez une heure avec elle, et l’heure d’après, continuez avec Radio Swiss Pop. Sentez-vous la différence ?

Les autres, version RCO

Les autres, on les aime bien quand ils nous ressemblent. S’ils sont très différents, on les aime aussi, mais à distance, par exemple chez eux, quand on fait du tourisme. L’altérité nous fascine à condition que les gens se trouvent dans les catégories ou les endroits dans lesquels on les attend. Elle devient inquiétante  si les autres sont comme nous, sauf sur un point par lequel ils nous deviennent étrangers : l’âge, le statut social, l’orientation sexuelle, l’engagement religieux, les positions politiques, etc. L’inquiétude augmente si j’ai l’impression qu’ils remettent en question mes positions et mes valeurs.

Une ethnologue américaine, Suzanne Harding, a observé de près ce phénomène quand elle a décidé de s’intéresser aux chrétiens fondamentalistes de son pays. Elle en parle dans un article qu’on peut lire ici. Ses collègues ne comprenaient pas qu’elle s’intéresse à des gens réputés pour leur hostilité envers la science, l’intelligence et la culture, à des conservateurs fermés au progrès, probablement racistes et homophobes. Pourquoi eux ? As-tu des sympathies pour eux ? En fais-tu partie ? Rien de cela chez Harding, dont la démarche obéissait à une curiosité pour un groupe important, mais peu étudié. Elle était surprise qu’on vienne avec des questions qu’on ne lui aurait jamais posées si elle s’était intéressée à peuple des antipodes, inquiète aussi parce qu’elles lui rappelaient les interrogatoires du temps du maccarthysme : Are you, or have you ever been a communist ? C’est à partir de là qu’elle a forgé le terme de Repugnant Cultural Other. Pas besoin de traduire; cela s’abrège en RCO.

Portrait d'Alan Jacobs
Alan Jacobs

Alan Jacobs a repris et développé ce concept dans son livre How To Think. Le dénigrement réciproque des chrétiens et des universitaires, il le vit concrètement parce qu’il appartient aux deux groupes, chacun étant le RCO de l’autre. Quand il entend les universitaires parler des chrétiens, il pense que ce n’est pas juste, qu’ils ne comprennent pas vraiment les gens avec lesquels ils sont en désaccord. Et c’est pareil quand les chrétiens parlent des universitaires. Le problème vient de ce qu’on aime le consensus et que, pour être reconnu, on caricaturera les autres autant qu’il le faudra pour mieux se sentir au chaud dans son groupe. Jacobs cite aussi Marilynne Robinson, qui, dans un livre sur la perception du mouvement puritain (un extrait ici), soulignait notre empressement collectif au dénigrement, quand la récompense est le plaisir de partager une attitude socialement approuvée.  Plus un terme est utile pour marquer mon appartenance à un groupe, moins je serai intéressé à vérifier la validité de ma compréhension de ce terme, dit Jacobs, qui cite encore T.S. Eliot : Quand nous ne savons pas, ou quand nous ne savons pas assez, nous avons tendance à remplacer la pensée par les émotions. 

Les avis non autorisés suscitent l’incompréhension et le rejet. Mais peut-on laisser la diabolisation de l’autre faire son chemin dans notre société sans prendre la peine (le mot est juste) de réfléchir, de penser, de se décentrer de ses propres conceptions ? Le livre de Jacobs appelle à lutter contre les préjugés et le dénigrement systématique des uns par les autres. Quand des relations de respect mutuel sont établies, les adversaires peuvent enfin débattre dans des conditions correctes et, qui sait, se découvrir des points communs : mêmes goût musicaux, même intérêt pour tel auteur, une passion commune pour le ski ou la botanique, que sais-je. La peine a aussi ses récompenses.

Images d’un bout du monde

Je reste sous les impressions glanées lors de ma visite du Musée des Beaux-Arts du Locle, je devrais même dire de mes visites, car j’y suis retourné. Je ne m’attendais ni à un musée aussi dynamique (ils ont exposé Baselitz juste avant la Fondation Beyeler), ni à des œuvres si prégnantes.

Les expositions actuellement en cours font une place de choix à la photographie avec Todd Hido  et Gary Winogrand. Guy Oberson  n’est pas photographe, mais il présente des œuvres inspirées de photographies bien connues de Diane Arbus et Robert Mappelthorpe. Il y a enfin une installation de Thibault Brunet qui s’inscrit, elle aussi, dans le registre de la photographie. Le tout est à voir jusqu’au 27 mai 2018.

Je ne parlerai que de l’exposition de Todd Hido et ce que je vais en dire n’engage que moi. Ses images ont l’air d’avoir été prises au bout du monde américain, dans des endroits oubliés, isolés, où il ne peut pas faire beau.

Certains paysages sont photographiés à travers un pare-brise mouillé, avec des plages floues et d’autres plus nettes.

Sentiment d’abandon, de villages désertés, avec des maisons en mauvais état et des motels miteux.

Et il y a les femmes, dont on se demande si ce sont des amies ou des prostituées trouvées dans ces motels, à qui le photographe a demandé de poser sans beaucoup d’artifices. Elles aussi ont l’air désemparées, alors qu’elles semblent les seules présences humaines dans ces lieux.

L’accrochage propose d’improbables narrations.

On cite les films de David Lynch comme une référence possible. C’est vrai que Mulholland Drive n’est pas plus clair (ni, d’ailleurs, la dernière saison de Twin Peaks); Lynch propose même un chapitrage aléatoire dans le DVD. Avec ses jeux de cartes faites de ses photos en petit format, Hido propose quelque chose qui s’en rapproche.

Curieux univers que celui que suggère cette exposition. Je l’ai reçue comme une incursion dans les confins délabrés d’un monde déserté par le sens, où l’on survit comme on peut. En attendant que ce soit fini.

Crédits pour les images : Exposition Todd Hido – In the Vicinity of Narratives, Musée des beaux-arts du Locle. © 2018, Todd Hido.

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Minoritaire

Je vis en Suisse, pays situé au cœur de l’Europe, mais qui n’appartient pas à l’Union européenne. Je suis Suisse romand, mais il y a surtout des Suisses allemands. Je suis francophone, mais pas français. J’ai grandi dans une famille catholique, mais dans une région majoritairement protestante. Je suis jurassien, mais j’habite dans le canton de Berne, dans un village tout au bord du röstigraben : de part et d’autre de mon domicile, les voisins sont germanophones.

L’essentiel de ma vie se passe sur des frontières dans des registres divers, qui délimitent une majorité et une minorité, et je me retrouve en général dans la minorité.

Minoritaire un jour, minoritaire toujours, car j’ai persévéré dans l’aggravation de mon cas. Sur de petites choses : j’ai acheté un mac alors que tout le monde ne jurait que par les PC, photographié avec Olympus plutôt que Nikon, Canon ou Minolta, développé mes HP-4 Ilford quand les autres utilisaient du Tri-X Kodak. Sur de plus importantes également : dans ma famille, j’ai été le premier à entreprendre des études universitaires et j’ai choisi la philosophie, discipline marginale dans nos écoles. Pendant des années, je l’ai enseignée, bien qu’elle eût dans mon gymnase un statut paradoxal : obligatoire pour tous les élèves, alors que les notes que je devais leur mettre ne comptaient pas pour leur promotion. Cela donne le sens du défi. J’ai été le Romand de service dans les instances dirigeantes d’un syndicat d’enseignants très majoritairement alémanique, alors qu’il y en avait un autre, francophone, qui m’aurait accueilli à bras ouverts. Pour couronner le tout, j’ai vécu une expérience spirituelle qui m’a fait quitter ma confortable position d’humaniste agnostique pour arpenter les chemins plus étroits de la foi chrétienne, autant dire l’horreur pour un intellectuel.

Rétrospectivement, je constate que ce qui pourrait paraître un parcours masochiste ou une conduite de loser m’a mis dans une position d’intermédiaire. Dans l’entre deux, on sait les choses qui se trouvent de part et d’autre. C’est une ouverture, parce que la tentation première est de se fermer aux autres en affirmant son identité et sa tribu. Les clichés sont commodes. Beaucoup de Romands considèrent les Alémaniques comme des personnes fermées, sans créativité, avec un sens très vif de la hiérarchie. Ceux que j’ai fréquentés étaient ouverts, orignaux et plutôt détendus face aux autorités et à leurs supérieurs. La rigidité et la suffisance peuvent aussi se rencontrer aussi en Suisse romande, où, pour ne prendre qu’un exemple, la vie scolaire est bien plus hiérarchisée que ce que j’ai connu dans le canton de Berne. Je ne voudrais pas dire par là que chacun accuse l’autre de ce qui constitue sa tare secrète, mais cela arrive.

Minoritaire, intermédiaire, la position est intéressante, stimulante, dérangeante. C’est l’antithèse du communautarisme. J’avoue qu’il y a eu des moments où j’aurais préféré appartenir à la majorité, ou même à la minorité, pourvu que ce fût sans partage, au lieu de ce sentiment de ne me sentir bien nulle part. C’est joli l’entre deux, mais on s’y expose à l’incompréhension.

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Inscription locale

Curieux de vérifier comment Dürrenmatt avait traité l’inscription locale de son polar Le juge et son bourreau, je l’ai relu en allemand, car la traduction française n’est disponible ni sur iBooks, ni sur Kindle. J’y ai trouvé quelques drôleries absentes en français, par exemple dans les dialogues avec le policier Charnel, dont l’allemand laisse à désirer.

J’avais presque tout oublié du livre, sauf le nom du commissaire Bärlach et le fait que l’action se déroule en partie à Lamboing, dans une maison isolée, celle du personnage Gastmann. La maison existe, elle se trouve à quelques centaines de mètres de chez moi. Je n’y suis jamais entré, mais, dans le parc qui l’entoure, il y a toujours autant de voitures garées que dans le livre.

Photo J.-F. Jobin

Dans ce roman, écrit entre 1950 et 1951, Dürrenmatt oppose Bärlach à Gastmann, un “nihiliste” qui a autrefois parié qu’il pourrait commettre un crime pour lequel on ne pourrait jamais le condamner, faute de preuves suffisantes. Ce qu’il a fait à Constantinople, sous les yeux de Bärlach. Il n’en est pas resté là. On le retrouve en lobbyiste assez trouble opérant à Lamboing, ein gottverlassenes Dorf que personne ne connaît. Bärlach, qui sait que la maladie ne lui laissera plus beaucoup de temps à vivre, s’érige en juge de Gastmann et lui envoie un bourreau pour l’exécuter. Son sens de la justice le conduit à agir en solitaire et en dehors des procédures judiciaires standard.

J’en reviens à l’inscription locale de Der Richter und sein Hecker. Septante ans plus tard (le roman commence au matin du 3 novembre 1948), bien des choses ont changé. La question jurassienne, qui avait éclaté à l’automne 1947  et se trouve mentionnée dans le roman, est aujourd’hui officiellement close. Il n’y a plus de poste de police à Lamboing, plus de station-service à Douanne, où le Bären propose maintenant des sushis; les sapins ont remplacé les peupliers autour de la maison Gastmann, des autoroutes ont été construites, des limitations de vitesse introduites, et on fume beaucoup moins de cigares. Cependant, les itinéraires empruntés par les personnages entre Berne et Lamboing existent encore, ainsi que les bouchons à l’entrée de Bienne. On situe sans peine les endroits décrits et je n’ai relevé qu’une erreur : quand on monte à Lamboing par la route de Schernelz (Cerniaux en français), il faut tourner à droite, et non à gauche, pour franchir le pont sur la rivière. Si on excepte ce détail, on peut très bien marcher aujourd’hui encore sur les traces des personnages.

Autre lieu intéressant, celui où Dürrenmatt se met lui-même en scène dans le personnage d’un écrivain, à un endroit qui ne peut être que Festi, au-dessus de Gléresse, où il a d’ailleurs habité, comme d’autres artistes d’ailleurs, Max Bill par exemple. Pour qui cela intéresse, prendre le funiculaire qui relie Prêles à Gléresse et descendre à l’arrêt Festi. C’est un point de vue exceptionnel. En 2016, on y a d’ailleurs monté une pièce de théâtre tirée du roman.

Je vis dans un endroit irrigué par la littérature. Les poètes Hugues Richard et Francis Giauque sont du Plateau de Diesse. Plus bas, au milieu du lac de Bienne, il y a l’île Saint-Pierre, où Jean-Jacques Rousseau dit avoir passé les plus belles semaines de sa vie. Un peu plus à l’ouest, Tschugg, où Hegel, en 1796, a travaillé comme précepteur des deux filles et du fils du patricien bernois Carl Friedrich Steiger. Et Dürrenmatt, bien entendu. J’en oublie certainement.

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Le poids des livres

On raconte qu’à sa parution, L’Être et le Néant de Jean-Paul Sartre pesait exactement 1 kilo et que cela lui a valu une partie de son succès auprès des femmes : publié en 1943, alors qu’il y avait pénurie dans les poids et mesures, les maraîchères achetaient cet essai d’ontologie phénoménologique de 724 pages pour peser les fruits et les légumes qu’elles vendaient au marché.

Cette caractéristique m’a intrigué, s’agissant d’un livre qui a bouleversé le champ philosophique d’après-guerre dans les pays francophones, qui a fait connaître l’existentialisme sartrien et qui a aussi conduit quelques personnes au désespoir et au suicide. Jean Brun, qui avait le sens de la formule, mais qui n’aimait pas le livre, disait qu’il était le best-seller le moins lu de tous les temps, traduit dans toutes les langues, sauf en français. C’est tout à fait injuste.

J’ai voulu vérifier sur l’exemplaire que je possède, achevé d’imprimer le 10 novembre 1966. Hélas, il ne pèse que 796 grammes, comme si le néant avait grignoté 204 grammes d’être. Le papier a-t-il séché ? Est-il de meilleure qualité que celui de la première édition ? Allez savoir. Toujours est-il que mon exemplaire ne fait plus le poids.

Ce serait agréable de pouvoir juger de la qualité d’un philosophe au poids de ses livres, mais on se heurte à des difficultés. Dans des éditions comparables chez Flammarion, les œuvres complètes de Platon font 1,903 kg et celles d’Aristote 2,532 kg. Or je préfère Platon, et Aristote en poids lourd, ça me gêne. Il vaut mieux renoncer à cette idée, sinon le très prolifique Jean Brun l’emporterait sur des auteurs bien plus importants que lui.

Tout de même, marqué par l’exemple de L’Être et le Néant, j’ai pesé quelques volumes de ma bibliothèque, à la recherche du livre idéal pesant exactement 1 kilo. En vain, mais, avec un bonus de 8 grammes, je vous propose les œuvres complètes de Baudelaire, dans une édition abîmée que la Guilde du Livre avait publiée 1967 pour le centenaire de la mort du poète.